1 L’enseignement du français et la fin des ordres scolaires, de 1945 aux années
1 L’enseignement du français et la fin des ordres scolaires, de 1945 aux années 1980 Marie-France Bishop, Clémence Cardon-Quint Si le problème de la cohérence verticale des disciplines (du début à la fin de la scolarité) est un problème ancien, il s’est initialement posé dans le cadre d’une séparation des ordres d’enseignement, chaque ordre construisant ses propres réponses. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, on pouvait schématiquement opposer, dans certaines disciplines, les programmes concentriques de l’ordre primaire aux programmes progressifs de l’enseignement secondaire. Mais les mesures prises à partir des années 1920 pour rapprocher les deux ordres d’enseignement ont rendu caduque cette autonomie pédagogique du primaire et du secondaire. En effet, à mesure que les classes élémentaires des lycées et collèges perdaient leur spécificité en matière de personnel (1925) et de programme (1926), l’école primaire élémentaire devenait la première étape – le « premier degré » – de la scolarité pour la totalité des élèves. Bien que cette nouvelle configuration ait émergé dans l’entre-deux-guerres, c’est après la Seconde Guerre mondiale que le problème de la continuité et de la progressivité des apprentissages d’un bout à l’autre des parcours scolaires est apparu dans toute sa complexité. D’une part, l’augmentation massive des flux d’élèves dans les filières post-élémentaires posait avec acuité le problème du niveau et des acquis des élèves à la sortie de l’école primaire élémentaire. D’autre part, l’inachèvement des mutations institutionnelles du système éducatif interdisait de raisonner uniquement en termes de degrés d’enseignement successifs : le maintien des cours complémentaires dans le premier degré symbolisait la survivance des ordres scolaires anciens – primaire et secondaire – sous les dénominations, devenues officielles en 1937, de premier et second degrés. Source d’ambiguïté terminologique et de complexité administrative, cette situation a également conditionné la réflexion pédagogique, de la Libération jusqu’à la mise en place du collège unique en 1975. Ces difficultés, qui ont affecté, de manière variée les différentes disciplines, ont tout particulièrement frappé le français. Dans ce texte, nous nous proposons d’analyser, à partir des archives du ministère de l’Éducation nationale et des principales [??] revues professionnelles de la période, la façon dont les acteurs de l’éducation ont appréhendé la question de la continuité de l’enseignement du français sur l’ensemble de la scolarité dans ce contexte de refonte du système éducatif, en prenant comme perspective la disparition progressive des deux ordres d’enseignement. De 1945 à 1959, les clivages entre les deux ordres demeurent prégnants malgré un lent rapprochement. À partir de 1960, le mouvement de réforme de l’enseignement du français, qui prend son essor, semble offrir l’occasion de repenser les finalités et les contenus de la discipline d’un bout à l’autre de la scolarité. Mais, après 1972, la réforme s’enlise, achoppant notamment sur la difficile articulation entre les degrés d’enseignement. 2 I. Le lent rapprochement des deux ordres d’enseignement (1945-1959) La réforme du système éducatif est à l’ordre du jour dès la Libération, avec la commission Langevin-Wallon qui « réalise la synthèse de deux grands courants réformateurs : l’école unique pour la structure, l’école nouvelle pour la pédagogie »1. En l’absence de réforme de structures, le monde scolaire reste marqué, sous la Quatrième République, par l’ignorance réciproque dans laquelle se tiennent les univers scolaires du primaire – écoles primaires élémentaires et cours complémentaires – et du second degré stricto sensu – lycées et collèges. Cependant, la croissance des effectifs dans les filières de scolarisation post-élémentaire pose de manière de plus en plus aigüe, pour l’enseignement du français, le problème des transitions : transitions entre l’école primaire élémentaire et les différents lieux de scolarisation post-élémentaire, transitions entre le primaire supérieur – les cours complémentaires – et le second cycle du second degré. 1. Au sortir de la guerre : un antagonisme persistant Le clivage opposant le premier et le second degré – fondé sur les conceptions du métier et sur le statut des enseignants – affecte en particulier l’enseignement du français. Certes, on ne peut ignorer l’unité symbolique de cette discipline, de l’école primaire au baccalauréat. Celle-ci s’organise, à l’école élémentaire comme dans le second degré, autour des valeurs morales et esthétiques de la littérature qui contribue à l’édification des citoyens et à l’acquisition d’une langue nationale prenant les textes écrits pour modèle2. Mais en-dehors de ce point central, noyau dur de la discipline, les divergences sont profondes, tant au niveau des méthodes que des finalités. Ainsi les corpus littéraires sont-ils différents, de même que les modalités de lecture des textes. Dans l’enseignement primaire élémentaire, la discipline a une organisation hiérarchisée : les différentes composantes y sont distinctes et l’objet de l’enseignement est la maîtrise d’un certain nombre de savoir-faire à visée pratique (lire, écrire et penser juste), acquis par répétition et mémorisation. La lecture des textes littéraires, comme les autres matières du français (vocabulaire, orthographe et grammaire), contribuent à l’acquisition d’une langue correcte, selon l’organisation disciplinaire décrite par les instructions de juin 19233 alors toujours en vigueur. Au contraire, dans le second degré, les enseignements sont liés les uns aux autres : la grammaire est au service de l’étude des textes, l’ensemble visant la formation de l’esprit logique et du style, plutôt que l’acquisition de 1 Antoine Prost, Histoire de l’enseignement et de l’éducation, t. IV : L’histoire et la famille dans une société en mutation (depuis 1930), Perrin, 2004 (première édition 1981), p. 265. 2 André Chervel, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, Paris, Retz, 2006, « La scolarisation et l’exploitation des œuvres littéraires », pp.477-557. 3 Louis Leterrier, Programmes, instructions, répartitions mensuelles et hebdomadaires, Paris, Hachette, 1956, p. 165. 3 savoirs indispensables4. À partir d’un même noyau disciplinaire, les deux ordres d’enseignement obéissent à des logiques différentes. Au sortir de la guerre, en français comme dans d’autres disciplines, les pratiques du primaire et du second degré continuent d’évoluer de manière autonome. À l’initiative de Gustave Monod, directeur de l’enseignement du second degré, et avec le soutien de leurs inspecteurs généraux, les professeurs de lettres de lycée et collège sont invités à suivre dans leur enseignement les voies ouvertes par l’éducation nouvelle. Dans les classes nouvelles – organisées à partir de 1945 et devenues classes pilotes à la fin de l’expérience en 19525 – et plus largement là où les Cahiers pédagogiques disséminent ces nouveaux principes, des professeurs de français s’efforcent de donner un souffle nouveau à leur enseignement en recherchant la coopération des différentes disciplines, en brisant le cloisonnement des exercices traditionnels de français, en cherchant à raviver l’intérêt des élèves pour les textes6. L’enseignement du français à l’école élémentaire semble échapper à ce vent de réforme. Le souhait affiché par les autorités est, au contraire, de préserver ce qui est vu comme un élément stable de l’édifice éducatif. C’est ce que précisent les instructions du 18 juillet 1945 : « Alors qu’une réforme profonde de l’enseignement du second degré et de l’enseignement supérieur semble nécessaire, il n’apparaît ni utile, ni souhaitable de bouleverser l’enseignement primaire»7. Les nouveaux programmes adoptés en 19458, pour les classes de l'élémentaire et le cours supérieur, n’apportent que des changements mineurs en français, à la différence de ce qui est proposé dans d'autres disciplines. De même, pour les classes de fin d'études primaires, les programmes de 19449 et 194710 conservent l'esprit des instructions de 193811, en ce qui concerne l'enseignement du français. Cette stabilité témoigne d’une réelle confiance dans l’efficacité des méthodes de l’école primaire dans l’enseignement de la langue, même si, au cours de ces années, le débat entre les tenants de la tradition et les défenseurs des méthodes actives prend de l’ampleur. 4 Ministère de l’Éducation nationale, direction de l’enseignement du second degré, Mémento à l’usage des professeurs et élèves-professeurs de lettres et grammaire, Paris, IPN, s.d. (ca. 1953), p. 1. 5 Antoine Savoye, « Réforme pédagogique, réforme disciplinaire : l’expérience des Classes nouvelles dans l’enseignement du second degré (1945-1952) », dans Renaud d’Enfert, Pierre Kahn (dir.), En attendant la réforme, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2010. 6 Anne-Marie Chartier, Jean Hébrard, « Genèse d'une crise : la lecture littéraire dans les Cahiers pédagogiques de la Libération à Mai 1968 », Études de linguistique appliquée, n° 118, avril-juin 2000, pp. 227-243 ; Clémence Cardon-Quint, Lettres pures et lettres impures ? Les professeurs de français dans le tumulte des réformes. Histoire d’un corps illégitime (1946-1981), doctorat d’histoire, Rennes 2, 2010, pp. 225-237 (« Les Cahiers pédagogiques ou la parole aux professeurs »). 7 André Chervel, L’enseignement du français à l’école primaire. Textes officiels. Tome 3, 1940-1995, p.70. Pour l’enseignement du premier degré, les textes officiels relatifs au français sont intégralement reproduits dans cet ouvrage, auquel nous nous permettons de renvoyer pour toutes les occurrences de l’article. 8 Arrêté du 17 octobre 1945 concernant les horaires et programmes des écoles primaires, (A. Chervel, L’enseignement du français à l’école primaire, tome 3, op. cit., pp. 73-76) 9 Circulaire du 12 octobre 1944 relative aux horaires et aux programmes de l’enseignement primaire (A. Chervel, L’enseignement du français à l’école primaire, tome 3, op. cit., pp. 62-65). 10 Arrêté du 24 juillet 1947 uploads/Histoire/ 15-01-mfb-ccq-propre-la-fin-des-ordres-revu-rde-26-12-3013-copie.pdf
Documents similaires
-
110
-
0
-
0
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise- Détails
- Publié le Jul 30, 2022
- Catégorie History / Histoire
- Langue French
- Taille du fichier 0.2198MB