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23/05/2014 03:09 Arthur Cravan, maintenant Page 1 sur 17 http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029 Arthur Cravan, maintenant Centenaire : en octobre-novembre 1913, paraît le numéro 3 de la revue Maintenant. Son unique rédacteur s’appelle Arthur Cravan [1]... « Il faut regarder le monde comme le fait un enfant, avec de grands yeux stupéfaits : il est si beau. Allez courir dans les champs, traverser les plaines à fond de train comme un cheval ; sautez à la corde et, quand vous aurez six ans, vous ne saurez plus rien et vous verrez des choses insensées. » Arthur Cravan, Revue « Maintenant » n° 4, mars-avril 1914. Portrait d’un rebelle 23/05/2014 03:09 Arthur Cravan, maintenant Page 2 sur 17 http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029 par Philippe Sollers Pour l’état civil, il s’appelle Fabian Lloyd, né à Lausanne en 1887, disparu dans le Pacifique en 1918, petit-fils du chancelier de la reine d’Angleterre et neveu d’Oscar Wilde. Pourtant, il s’agit bien d’Arthur Cravan, le « poète aux cheveux les plus courts du monde », le fondateur et seul rédacteur de la revue Maintenant (cinq numéros explosifs), boxeur, anarchiste, conférencier, danseur, aventurier, beau, insultant, direct, dissimulé, voyageur, déserteur. Il a hanté l’imagination révoltée d’André Breton et de Guy Debord. Il n’a pas fini de nous faire signe sous son nom de légende. Son père est donc le frère de Constance Wilde, l’épouse du terrible Oscar (problème familial : comment effacer ce nom après le scandale). Sa mère, Nellie, bientôt remariée avec un médecin suisse, préfère aussitôt son fils aîné, Otho, peintre médiocre et soumis. Fabian, le futur Arthur, est rejeté, réfractaire. On veut exclure l’oncle scandaleux et éliminer sa mémoire pour plaire à tous les hypocrites du monde ? Qu’à cela ne tienne, Fabian va relever le flambeau et continuer le combat. Un conflit avec la mère ? Bien sûr, la poésie commence par là, Baudelaire a su le dire (et Rimbaud, donc). Quant à l’axiome anti-réaliste et anti-naturaliste de Wilde : « La Vie imite l’Art, beaucoup plus que l’Art imite la Vie », les « assis » ne le comprendront jamais, pas plus que les pharisiens de toutes obédiences, écrivains ratés, artistes moisis, journalistes envieux ou notables. Le train-train dix-neuviémiste ne peut plus durer, il faut que quelqu’un se dévoue pour le dire. Cravan sera cet homme de provocation et de ring. « De ma vie, écrit sa mère, je n’ai vu une tête aussi dure, on a beau lui expliquer un million de fois la même chose, il en sait autant après qu’avant. Je plains sa maîtresse d’école. » Un peu plus tard, Cravan aura ce mot merveilleux de profondeur : « Ma mère et moi, nous ne sommes pas nés pour nous comprendre. » Tout est dit. Un demi-siècle après, il suffira d’ajouter : « Soyez réalistes, demandez l’impossible » ou, simplement, « Sous les pavés la plage. » Ou encore : « Ne travaillez jamais. » La scène se passe à Paris, avenue de l’Observatoire, mais ce garçon qui se veut poète (et vit en concubinage avec une jolie jeune femme du nom de Renée) a beaucoup 23/05/2014 03:09 Arthur Cravan, maintenant Page 3 sur 17 http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029 navigué et roulé : Etats-Unis, Italie, Allemagne. Il a sur la vieille Europe d’avant la boucherie de 1914 le regard anticipateur et cruel qu’il faut. Il écrit, par exemple, à son beau-père : « Je me développe tous les jours et j’attends un peu mon avènement à la plénitude des sens. Mon talent est en disproportion avec mon corps très riche, mais il grandira. Pour l’instant, je mène réellement une vie de dieu ou de centaure. » Le futurisme, dada, et la suite, n’attendent que lui, mais il ne sera jamais, lui, en uniforme moderniste. Il préfère la boxe, la bagarre sans suite, l’éclat de gloire sans lendemain, le « maintenant » ciblé. Un chroniqueur le décrit ainsi, dans une de ses « conférences » publiques : « Il exprime son mépris de l’artiste. A coups de trique assénés sur son guéridon, il exige le silence, bien que celui-ci soit total. » De temps en temps, Cravan tire quelques coups de pistolet avant de parler, ça ponctue mieux le discours. Sa mère, de loin, apprécie, au nom de la société tout entière : « J’éprouve une honte et un dégoût d’être la mère d’un tel goujat. Je le compare aux apaches genre Bonnot. » Seul, ou presque, Félix Fénéon trouve qu’il a du génie. Lui, il écrit des vers de ce genre : « On a beau dire et faire agir et puis penser / On est le prisonnier de ce monde insensé. » Ou encore des aphorismes : « Il est plus méritoire de découvrir le mystère dans la lumière que dans l’ombre. » Ou bien : « Tout grand artiste a le sens de la provocation. » Ou : « Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses. » Le premier numéro de Maintenant paraît en avril 1912. Cravan, qui rédige seul sa revue, la vend dans une voiture des quatre saisons à la sortie de l’hippodrome Gaumont, place Clichy, et dans toutes les rues de Paris. « Cravan », pourquoi ce pseudonyme ? Il s’agit sans doute d’un rappel du village de Cravans, en Charente- Maritime, où il est allé pour un baptême avec son amie Renée, s’amusant au passage à tirer les cloches de l’église. On peut aussi entendre « caravane » et le mot anglais cravan, lâche, abject. Arthur, c’est bien entendu Rimbaud, la Table ronde, et le Lord Arthur Savile d’Oscar Wilde. Le morceau d’anthologie du deuxième numéro est le récit d’une visite à André Gide. Bien entendu, il s’agit de venger Wilde, mort dans la misère, en démontrant qu’il peut y avoir une homosexualité officielle, rangée, rentable, nobélisable, et que, donc, la 23/05/2014 03:09 Arthur Cravan, maintenant Page 4 sur 17 http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029 question n’est pas là. L’ironie de Cravan, dans ces quelques pages, est dévastatrice. Il souligne la radinerie de Gide, l’absence de goût de sa maison, son manque d’humour, sa parcimonie protestante, son défaut d’oreille métaphysique, son apparence mécanique et chétive. Gide, lui, a dû penser qu’il avait affaire à un fou. Que répondre à un grand type de vingt-cinq ans pesant cent kilos qui vous dit tout à coup : « La grande Rigolade est dans l’Absolu » ? Que murmurer, sinon l’heure qu’il est (six heures moins le quart), à un énergumène qui d’une voix très fatiguée vous demande : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? » Le malentendu est hilarant et total. « La marche de M. Gide, écrit Cravan, trahit le prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. » Voilà de l’excellente critique littéraire [2]. Dans Maintenant, Cravan donne quelques descriptions tendues et caustiques de son oncle Wilde, il se moque de lui tendrement [3]. Sa violence éclate surtout contre les peintres du Salon des Indépendants. Il sent venir une époque (la nôtre) où les écrivains et les artistes pulluleront pour mieux annuler la chose dont il devrait être question : « Dans la rue, on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Les insultes dont il couvre les participants du Salon le feront poursuivre en diffamation. Dans ses réponses, il va signer : « Arthur Cravan, chevalier d’industrie, marin sur le Pacifique, muletier, cueilleur d’oranges en Californie, charmeur de serpents, rat d’hôtel, neveu d’Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du Chancelier de la Reine, chauffeur d’automobile à Berlin, cambrioleur, etc., etc. [4] » On imagine la stupeur du milieu. Décidément, il ne veut pas « se civiliser », il ne joue pas le jeu, il cogne. Un rire salubre l’accompagne, et on l’entend mieux aujourd’hui. 23/05/2014 03:09 Arthur Cravan, maintenant Page 5 sur 17 http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1029 Cependant, la guerre est là, et Cravan, bien entendu, n’est pas volontaire. Il a la nationalité suisse, il s’éclipse, il se déguise en boxeur professionnel. On le retrouve ainsi à Barcelone dans un match fameux (et plus ou moins truqué) contre le champion noir Jack Johnson. On le signale à Budapest, à Belgrade, en Roumanie, en Russie, en Turquie, en Grèce, en Egypte, au Portugal, aux Etats-Unis, au Canada, et, enfin, au Mexique. Il fait sensation à New York (déshabillages, travestissements), entame une liaison passionnée avec le prototype de la « femme moderne », une poétesse, Mina Loy, mais continue à bouger : « Je ne me sens vraiment bien qu’en voyage ; lorsque je reste longtemps dans le même endroit, la bêtise me gagne. » Au Mexique en 1918, donc. Là, tout se brouille. Il appelle Mina Loy, qui tarde à venir, mais fait signe aussi à Renée. Les lettres à sa mère (qui s’est un peu calmée entre-temps) sont contradictoires. Cravan a trente ans. Certes, il boxe encore en public, mais rien ne va plus : « J’ai une peur effroyable de devenir fou. » Mina Loy finit par le uploads/s3/ arthur-cravan-maintenant.pdf
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- Publié le Apv 15, 2021
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