Revue Philosophique de Louvain Hegel et les insuffisances du marché. Le politiq
Revue Philosophique de Louvain Hegel et les insuffisances du marché. Le politique face à la pauvreté laborieuse Christine Noël Citer ce document / Cite this document : Noël Christine. Hegel et les insuffisances du marché. Le politique face à la pauvreté laborieuse. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 103, n°3, 2005. pp. 364-389; https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2005_num_103_3_7618 Fichier pdf généré le 26/04/2018 Résumé La philosophie hégélienne confirme et porte à son apogée le mouvement amorcé par les réfexions de Kant et de Fichte concernant la reconnaissance du travail comme un enjeu politique majeur. La confrontation au problème de la pauvreté laborieuse conduisit Hegel à élaborer un libéralisme interventionniste qui justifiait dans son principe l'intervention de l'État dans les relations sociales par l'intermédiaire de l'instrument législatif. Pourtant cette intervention de l'État ne saurait remettre en cause les principes fondamentaux de la société civile. Hegel emprunte ainsi une voie médiane entre le libéralisme strict et sa future remise en cause par le socialisme. Mais cette voie médiane n'est pas exempte de problèmes. Comment en effet limiter l'intervention de l'État au strict nécessaire à partir du moment où on justifie sa raison d'être? La solution hégélienne qui pourrait être interprétée comme un aveu d'impuissance de sa part révèle les relations complexes du politique et de l'industrieux. Abstract Hegelian philosophy confirms and brings to its summit the movement begun by the reflections of Kant and of Fichte on the recognition of work as a major political issue. Confrontation with the problem of working-class poverty led Hegel to work out an interventionist liberalism which justified the intervention by its principle of the State in social relations through the intermediary of legislation. However, this intervention of the State cannot call into question the fundamental principles of civil society. Thus Hegel adopts a via media between strict liberalism and its future questioning by socialism. However this via media is not without its problems. How should one limit State intervention to the strictly necessary once one justifies its existence? Hegel's solution, which may be interpreted as an admission of powerlessness, reveals the complex relations between the politician and the sphere of work. (Transl. by J. Dudley). Hegel et les insuffisances du marché Le politique face à la pauvreté laborieuse La philosophie hégélienne confirme et porte à son apogée le mouvement amorcé par Kant et Fichte concernant la reconnaissance du travail comme un enjeu politique majeur. L'idée selon laquelle le législateur doit réglementer les rapports sociaux naissants des activités de travail est une idée moderne. Cette idée suppose de considérer le travailleur comme un sujet de droit à part entière et non simplement comme un objet. L'esclave de l'Antiquité était la chose de son maître au même titre qu'une charrue ou une pelle. Cette assimilation de l'esclave à un simple outil inanimé rendait absurde l'idée même d'une législation dérogatoire prenant comme objet les relations de travail. Le rapport du maître à l'esclave pouvait sans difficulté être analysé juridiquement par l'intermédiaire du droit de la propriété. La philosophie hégélienne témoigne sur ce plan d'un changement radical de paradigme dans la manière de comprendre les rapports du travail, du politique et de l'économique. Hegel n'est certes pas le premier auteur à s'intéresser à la question sociale. Thomas d'Aquin livre déjà dans la Somme théologique une première esquisse de la question sociale, justifiée par l'affirmation de l'enjeu politique du travail (Noël C, 2003). Mais l'exemplarité de la philosophie hégélienne découle en partie des conditions de sa genèse. En effet, elle éclot à une époque charnière sur le plan politique et économique. Le siècle de Hegel voit ainsi ce qu'il est possible de qualifier comme «l'invention du social» (Donzelot J., 1984). Le terme de «social» renvoie à une sorte d'intermédiaire entre ce qui relève de l'économique et ce qui relève du politique. Il consiste en des systèmes de régulations non marchandes qui ne relèvent ni de l'organisation politique ni du système économique et dont la fonction est de favoriser l'intégration de la société, son unité en dépit d'inégalités flagrantes de richesses ou de moyens matériels entre les individus (Castel R., 1996, p. 21). Conjointement à cette «invention du social» se produit en Europe un retournement conceptuel qui conduit à une véritable glorification du travail (Méda D., 1995, p. 113-114). L'exaltation du travail comme travail social coïncide avec la reconnaissance du travailleur comme un acteur Hegel et les insuffisances du marché 365 politique et un sujet de droit. Tocqueville lie cette exaltation du travail à l'émergence de la démocratie moderne. D'une fatalité dégradante, le travail devient à l'intérieur du système démocratique le symbole de l'égalité des citoyens et un moyen de promotion sociale. «L'égalité ne réhabilite pas seulement l'idée du travail, elle relève l'idée du travail procurant un lucre» (Tocqueville A., 1997, chap. XVIII, p. 191). En effet, ce n'est pas tant le travail en lui-même, que le travail en vue d'un profit qui est dénigré dans les sociétés féodales. Au contraire dans les sociétés démocratiques ces deux idées vont de pair. «Les serviteurs américains ne se sentent pas dégradés parce qu'ils travaillent; car autour d'eux tout le monde travaille. Ils ne se sentent pas abaissés par l'idée qu'ils reçoivent un salaire; car le président des États-Unis travaille aussi pour un salaire. On le paye pour commander aussi bien qu'eux pour servir» (ibid). Dans ce contexte la question de la pauvreté revêt une importance particulière. Comment justifier des écarts flagrants dans la situation économique de personnes détentrices de droits égaux? L'existence d'une pauvreté laborieuse ne révèle-t-elle pas des dysfonctionnements dans la société civile? En outre, ces dysfonctionnements qui alimentent la formation d'une plèbe ne risquent-ils pas à terme de compromettre l'ordre de la société? La confrontation au problème de la pauvreté laborieuse conduisit Hegel à élaborer un libéralisme interventionniste qui justifiait dans son principe l'intervention de l'État dans les relations sociales par l'intermédiaire de l'instrument législatif. Pourtant cette intervention de l'État ne saurait remettre en cause les principes fondamentaux de la société civile. Hegel emprunte ainsi une voie médiane entre le libéralisme strict et sa future remise en cause par le socialisme. Mais cette voie médiane n'est pas exempte de problèmes. Comment en effet limiter l'intervention de l'État au strict nécessaire à partir du moment où on justifie sa raison d'être? La solution hégélienne qui pourrait être interprétée comme un aveu d'impuissance de sa part témoigne des relations complexes du politique et de l'industrieux (Schwartz Y., 2001). L'intérêt de Hegel pour les questions économiques et sociales a été souligné par les historiens de la philosophie (Waszek N., 1988; Bourgeois B., 1992; Boulard Cl., 1999; Campagnolo G., 2004). Cet intérêt traduit l'ampleur du projet hégélien, il s'agit de penser la vie, y compris dans ses déterminations matérielles. L'originalité de Hegel face aux autres penseurs libéraux surgit tout d'abord de sa conception du travail comme résultat d'une double médiation entre le désir et la jouissance et entre le 366 Christine Noël particulier et l'universel (première étape). Cette valorisation conduit Hegel à reconnaître au travailleur le statut de sujet de droit et d'acteur politique (seconde étape). En outre cette reconnaissance justifie la nécessité d'une intervention de l'État destinée à corriger les dysfonctionnements de la société civile (troisième étape). De la posrnvrTÉ du travail à la reconnaissance de sa valeur économique ET POLITIQUE Domenico Losurdo soulignait la distance irréductible qui sépare Hegel des penseurs libéraux tels que Locke ou Constant (Losurdo D., 1995). Hegel reconnaît au travail des traits positifs qui rejaillissent sur la personne du travailleur et lui permettent d'exercer une fonction politique. Cette thèse qui apparaît dans les Principes de la philosophie du droit fonde la spécificité de la pensée hégélienne dans la philosophie politique du début du XIXe siècle. Contrairement à Hegel, Locke exprime à de multiples reprises une certaine méfiance à l'égard de ceux qui sont contraints de travailler pour assurer leur subsistance. Alors qu'il s'interroge sur le mécanisme de l'erreur, Locke en vient à envisager le défaut de connaissances de ceux qui se trouvent engagés dans une vie laborieuse. L'homme de métier est comparé à un animal incapable de mener la vie intellectuelle nécessaire pour acquérir les conditions minimales d'un jugement droit (Locke J., 1991, IV, XX, 2; IV, XX, 5). «Un homme qui consume toute sa vie dans un métier pénible, ne peut non plus s'instruire de cette diversité des choses qui se font dans le monde, qu'un cheval de somme qui ne va jamais qu'au marché par un chemin étroit et bourbeux peut devenir habile dans la carte du pays. Il n'est pas plus possible qu'un homme qui ignore les langues, qui n'a ni loisir, ni livres, ni la commodité de converser avec différentes personnes, soit en état de ramasser les témoignages et les observations qui existent actuellement et qui sont nécessaires pour prouver plusieurs propositions.» Le temps passé à travailler est du temps perdu pour cultiver son intellect. Pour sa part, Benjamin Constant refuse d'accorder aux non-propriétaires des droits politiques. Ceux-ci sont contraints de travailler et leur activité les prive du loisir nécessaire au plein développement de leurs facultés intellectuelles. Selon uploads/Politique/hegel-et-marche.pdf
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- Publié le Fev 04, 2022
- Catégorie Politics / Politiq...
- Langue French
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