I n t r o d u c t i o n La volonté de sauver le passé en ce qu’il recèle de viv
I n t r o d u c t i o n La volonté de sauver le passé en ce qu’il recèle de vivant, au lieu de l’utiliser comme matériau du progrès, n’a pu se satisfaire que dans l’art, dont l’his- toire elle-même fait partie en tant que représentation de la vie passée. (T. W. Adorno, La dialectique de la raison.) Publiée posthumément en 1970, la Th éorie esthétique de T. W. Adorno occupe, à n’en pas douter, une place toute particulière dans le domaine de la réfl exion philosophique sur l’esthétique et sur l’art 1. Avec la Critique de la faculté de juger de Kant, L’esthétique de Hegel, les écrits sur l’art de Nietzsche et de Heidegger, ceux du jeune Lukacs et de Benjamin, elle constitue assurément un jalon important, une étape décisive dans ce qu’il est convenu d’appeler l’histoire de l’esthétique moderne. En fait, la Th éorie esthétique, que plusieurs estiment être l’opus magnum de son auteur, peut à maints égards être comprise comme étant la dernière grande « esthétique générale », le dernier grand ouvrage dans lequel les questions de l’esthétique et des diff érentes formes de pratiques artistiques sont pensées et envisagées dans un cadre philosophique plus large et plus englobant 2. • 1 – Jusqu’à ce jour, la Ästhetische Th eorie a fait l’objet de deux traductions en langue française. Toutes deux réalisées par Marc Jimenez, elles furent publiées aux éditions Klincksieck à Paris. La première parut en 1974, alors que la deuxième date de 1989. La traduction de cet ouvrage est une entreprise de taille qui recèle des diffi cultés énormes. Les lecteurs de langue française qui n’ont pas accès au texte original peuvent donc s’estimer privilégiés d’avoir à portée de main ces deux traductions passablement diff érentes. La deuxième traduction nous a toutefois semblé être de facture nettement meilleure. Nos citations en seront donc extraites. Désormais, nous citerons la Th éorie esthétique par l’abréviation TE. • 2 – Pour certains, la Th éorie esthétique semble être, pour ainsi dire, la dernière grande œuvre philosophique dans laquelle l’art et l’esthétique sont abordés à partir d’un certain nombre de prémisses qui appartiennent en propre à cette tradition qu’on a maintenant coutume de désigner sous le terme de « continentale » ou d’« européenne ». À leurs yeux, ces prémisses se sont avérées L a T h é o r i e e s t h é t i q u e d ’ A d o r n o - 14 - D’ailleurs, Adorno lui-même accordait une importance toute particulière à cet ouvrage puisqu’il le considérait comme étant l’aboutissement et la somme de ses réfl exions sur l’art et l’esthétique 3. Aussi n’hésitait-il pas à voir la Th éorie esthétique – sur laquelle il avait travaillé plus d’une décennie – comme une de ses réalisations les plus signifi catives : ce texte, affi rmait-il, représente, avec la Dialectique négative et une étude de philosophie morale qu’il projetait d’écrire dans les prochaines années, « l’essentiel de ma contribution 4 ». Toutefois, cette œuvre qui a la réputa- tion d’être extrêmement diffi cile et de poser de redoutables problèmes d’inter- prétation est restée inachevée. Selon ses éditeurs, en eff et, le texte de la Th éorie esthétique serait « celui d’un work in progress, ce n’est pas l’ouvrage qu’Adorno aurait laissé publier sous cette forme 5 ». N’eût été du hasard, de l’interruption de la biographie de son auteur, plusieurs corrections en auraient sans doute modifi é, sinon la substance, du moins la présentation, la forme 6. Si la question de savoir ce qu’aurait pu être la Th éorie esthétique dans sa version fi nale ne semble devoir mener qu’à de présomptueuses conjectures, en revan- che, il est beaucoup moins fortuit et hasardeux d’interroger sa forme. Constitué de fragments relativement courts qui sont regroupés par « chapitres » ou par « sections », le texte de la Th éorie esthétique semble révéler diffi cilement ce qu’est ou ce que pourrait être son contenu ainsi que le parcours emprunté par son argumen- tation. À l’évidence, le propos est présenté de telle sorte qu’il semble aller à l’encon- tre de certaines modalités considérées essentielles au bon fonctionnement de tout discours théorique. Pourquoi Adorno a-t-il recours à un tel discours ? Qu’est-ce extrêmement problématiques et ils soutiennent que l’art et l’esthétique doivent être désormais pensés à partir d’autres prémisses (notamment celles à partir desquelles s’est plutôt développée la réfl exion esthétique dans la tradition anglo-saxonne). C’est la raison pour laquelle ils n’hésitent pas à parler de l’esthétique après Adorno, de l’esthétique post-adornienne. À ce propos, voir Th éories esthétiques après Adorno, textes édités et présentés par R. Rochlitz, Paris, Actes Sud, 1990. Voir également J.-M. Schaeff er, L’art de l’âge moderne. L’esthétique et la philosophie de l’art du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, Paris, Gallimard, 1992. Nous reviendrons sur cette question dans le cours de notre étude. • 3 – Ayant reçu à la fois une formation de musicien et de philosophe, Adorno, on le sait, a écrit, depuis les années trente jusqu’à sa mort, plusieurs articles et ouvrages de philosophie et de sociolo- gie de l’art. La plupart sont certes consacrés à la musique, mais il a aussi publié un certain nombre d’essais sur la littérature et le cinéma. Voir la bibliographie à la fi n de cette étude. • 4 – TE, p. 459. • 5 – TE, p. 459. • 6 – Adorno est décédé subitement d’une crise cardiaque le 6 août 1969, à peine un mois avant son soixante-sixième anniversaire de naissance. Au cours des mois qui précèdent son décès, il travaillait intensément à ce qu’il croyait bien être la version fi nale de cet ouvrage sur l’esthétique qu’il avait entrepris au tout début des années soixante. Il comptait soumettre le manuscrit à son éditeur au milieu de l’année 1970. À ce propos, voir la postface de l’éditeur, TE, p. 459-464. Aussi, voir la biographie monumentale publiée récemment par Stefan Müller-Doohm intitulée Adorno. Une biographie, trad. fr. B. Lortholary, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2004. I n t r o d u c t i o n - 15 - qui le motive à opposer au discours théorique « offi ciel » ou « traditionnel » – celui qui, pour ainsi dire, développe progressivement et graduellement son argumenta- tion – un autre discours qui, lui, est formé de fragments, de ce qu’Adorno appelle des « constellations » et qui, selon ses dires, tente plutôt de se déployer « en parties égales paratactiques, disposées autour d’un centre 7 » ? En apparence d’ordre strictement méthodologique, cette question permet toutefois d’ouvrir l’accès à ce « centre » autour duquel gravitent les « constella- tions ». De fait, le problème est celui du rapport entre le discours théorique et son objet, celui des modalités qui président à ce rapport. Comme en témoigne sa correspondance, cette question était au centre des préoccupations d’Adorno au moment de la rédaction de la Th éorie esthétique. Selon lui, le mode de présentation du discours théorique traditionnel qu’il avait adopté jusqu’à la Dialectique négative se révélait, dans le cas de la Th éorie esthétique, tout simplement irréalisable, alors que le discours en constellation, ce qu’il appelle aussi la « parataxie philosophique » fournissait, sinon la solution, du moins certains éléments permettant d’envisager la résolution de ce problème. À ses yeux, l’objet de cet ouvrage – celui de l’art et de l’expérience esthétique – oppose une résistance telle au discours théorique que certaines modifi cations importantes doivent être apportées. Autrement dit, les œuvres d’art semblent éveiller un soupçon au sein même du discours théorique, soupçon qui, s’il est pris au sérieux, implique une transformation en profondeur des modalités qui président à son développement. C’est précisément ce soupçon qui conduit à ce centre, à ce que l’on peut aussi désigner comme étant la thèse centrale autour de laquelle s’organise la Th éorie esthétique. En eff et, dans cet ouvrage, Adorno ne vise rien d’autre qu’à remettre en question une des distinc- tions fondamentales et constitutives de la modernité philosophique qui est celle entre l’art et la vérité, entre l’art et la théorie, entre l’art et la philosophie. Depuis la parution de la Th éorie esthétique, cette thèse a donné lieu à des inter- prétations diverses et passablement divergentes. Plusieurs y ont vu la revendication injustifi ée et, à vrai dire, injustifi able d’une unité entre l’art et la théorie, unité qui aurait peut-être existé jadis, mais qui, dans la modernité est devenue très problé- matique. Pour certains, la Th éorie esthétique, qui clôturait le parcours intellectuel d’Adorno, révélait en rétrospective les apories de l’ensemble de sa philosophie ; elle était le résultat d’une critique toujours plus radicalisée de la raison, critique qui aboutissait à une esthétisation pour le moins contestable de la théorie 8. Or, • 7 – TE, p. 462. • 8 – Voir à ce sujet, T. Baumeister et J. Kulenkampff , « Geschichtsphilosophie und philo- sophische Ästhetik. Zu Adornos Ästhetischer Th uploads/Philosophie/ parties-prenantes.pdf
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- Publié le Mar 19, 2021
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