C’est dimanche. Un couple proche de la retraite a invité ses trois filles pour

C’est dimanche. Un couple proche de la retraite a invité ses trois filles pour fêter les soixante ans du père. Il a surtout une annonce à faire. Les filles débarquent avec leurs conjoints et enfants ; la cadette, lacto-pesco- végétarienne, a apporté une truite ; elle ne mangera pas la traditionnelle blanquette de veau. Entrée, plat, dessert, le repas familial devient la scène de règlements de comptes allant crescendo, entre rires et larmes. Baptiste Amann est né en 1986. Il est auteur et met en scène ses propres textes. Rémy Barché a mis en voix La Truite, à Théâtre Ouvert, lors du Focus FTO#3 en mai 2016. Le spectacle est créé à la Comédie de Reims en mars 2017 et joué à Théâtre Ouvert en mars 2018. Sa trilogie Des territoires est éditée en Tapuscrit. Centre National des Dramaturgies Contemporaines I S B N 9 7 9 -10 - 9 5 4 81-10 - 2 10e TTC Baptiste Amann La Truite Théâtre Ouvert 143 TA P U S C R I T TA P U S C R I T Théâtre Ouvert Baptiste Amann La Truite T A P U S C R I T Le Tapuscrit, pour Théâtre Ouvert, est un moyen de faire circuler un texte de théâtre choisi parmi les quelque 600 manuscrits reçus chaque année. Parce que le théâtre contemporain, pour être découvert et joué, a besoin d’être lu, Théâtre Ouvert cherche à provoquer une rencontre entre un auteur, son texte, des praticiens et des spectateurs. Ainsi, chaque nouvelle publication est envoyée gratuitement aux professionnels du théâtre en France comme à l’étranger, et également mise en vente au public sur place et chez les libraires. Créée en 1978, cette collection poursuit son objectif : faire connaître des textes inédits, révélateurs de ce qui s’écrit aujourd’hui. © 2019 Théâtre Ouvert éditions T A P U S C R I T Tous droits de reproduction, d’adaptation, de représentation et de traduction réservés pour tous pays. ISBN 979-10-95481-10-2 Il est diffusé par : Centre National des Dramaturgies Contemporaines Théâtre Ouvert (association subventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication et la Ville de Paris) 4bis cité Véron 75018 Paris Téléphone : 01 42 55 74 40 accueil@theatreouvert.com www.theatre-ouvert.com Baptiste Amann La Truite La Truite a été mise en voix à Théâtre Ouvert par Rémy Barché en novembre 2016 dans le cadre du Focus, avec Suzanne Aubert, Marion Barché, Christine Brücher, Daniel Delabesse, Thalia Otmanetelba, Tom Politano, Samuel Réhault, Blanche Ripoche. Le spectacle, créé par Rémy Barché à La Comédie de Reims en mars 2017 avec les mêmes acteurs, est présenté à Théâtre Ouvert en mars 2018. Julien Masson reprend le rôle de Tom Politano. “Autrefois il y avait des truites de torrent dans les montagnes. On pouvait les voir immobiles dressées dans le courant couleur d’ambre où les bordures blanches de leurs nageoires ondulaient doucement au fil de l’eau. Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans la main. Lisses et musclées et élastiques. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. D’une chose qu’on ne pourrait pas refaire. Ni réparer. Dans les vals profonds qu’elles habitaient toutes les choses étaient plus anciennes que l’homme et leur murmure était de mystère.” Cormac McCarthy, La Route 1. DISTRIBUTION CHRISTINE (la mère), 58 ans DANIEL (le père), 60 ans MARION (l’aînée), 34 ans JULIEN (compagnon de Marion), 25 ans SUZANNE (la cadette), 30 ans SAMUEL (compagnon de Suzanne), 34 ans BLANCHE (la benjamine), 26 ans THALIA (compagne de Blanche), 28 ans SOLAL (ancien compagnon de Marion), 34 ans Espace : dispositif bifrontal. Champ : le salon. Hors-champ jardin : cuisine, arrière-cuisine, toilettes, escalier menant au sous-sol. Hors-champ cour : entrée, escalier menant à l’étage. Hors-champ derrière le gradin lointain : jardin, fournil, grange. Hors-champ derrière le gradin avant-scène : forêt. Au-dessus : quatre chambres (bleue, saumon, verte et parentale), salle de bain, toilettes. Encore au-dessus : grenier. 7 PREMIÈRE PARTIE L ’entrée 9 1 En attendant Une impression. Rien n’est sûr. Tout a l’air de. Et pourtant. On est dans le salon d’une vieille bâtisse à la campagne. On n’est nulle part. Il y a une table. Il n’y a rien. La décoration est sobre, d’un mauvais goût subtil. Rien ne transparaît. Il n’y a pas de décoration. Beaucoup de meubles. Aucun. On est chez les pauvres. On est chez les riches. On n’est nulle part. On est où l’histoire se raconte. Le repas se prépare. Quel repas ? Qui a parlé de repas ? On entend au loin des enfants qui jouent. Vraiment ? Des actions sont décrites. Rien ne bouge. Il faut les suivre. Il ne faut pas. Parfois le besoin se fait sentir de préciser que. Parfois il vaut mieux ne rien. Une femme est là. La soixantaine. Un chemisier à fleurs. Elle est assise. Elle se lève. Elle allume la radio. Elle l’éteint. Elle a changé d’avis. Elle va vers le téléphone. Elle saisit le téléphone. Elle le regarde un instant. Elle le repose. Elle cherche quelque chose. Elle ne trouve pas. Ça l’agace. Dans le tiroir ? Non. Sous l’armoire ? Non. Pourquoi sous l’armoire ? C’est stupide de regarder sous l’armoire ! Ça ne peut pas être là ! Elle s’assoit. Réfléchit. Se souvient ! Dans le vaisselier derrière les serviettes ! Sous la pile de factures ! Elle l’a posé là. Elle se lève. Ouvre le vaisselier. Déplace 10 la pile de serviettes. Retire le paquet de factures. Sort un petit carnet noir. Elle a l’air satisfaite. Elle retourne rapidement au téléphone. Elle ouvre le petit carnet noir. Elle suit avec son index gauche une ligne sur la page et dans le même temps, de son pouce droit, elle appuie sur les touches du téléphone. Elle porte le téléphone à son oreille. Ça sonne. Quelqu’un a bougé ? Non. Une impression. Bon. Une chose est sûre. Pendant ce temps, on a entendu ça : MARION. (off) Dans la cour de l’école, j’enlève les morceaux d’écorces un à un. Devant l’énorme platane, je suis fascinée. Les lambeaux de bois que je détache obstinément avec mon index révèlent parfois d’étranges insectes grisâtres. Ils ont des ailes. Ne s’envolent pas. Délicatement, je les réunis dans une boîte d’allumettes vide que je traîne partout. Je suis concentrée. Le vacarme de la cour de récréation s’est assourdi tout à coup, comme aspiré à l’intérieur de moi. Des infra-basses cognent sous ma peau. Ce n’est pas mon cœur qui bat. C’est le bruit du tout autour, à l’intérieur, qui cherche une issue. Je mets la boîte d’allumettes dans ma poche. Un trésor. Oui, je dis un trésor. Ma mère va venir me chercher. Une petite sœur est née. J’attends. J’enlève les écorces une à une de l’arbre. Il y a du vent. Le mistral. Le mois de février. Tout est dit. Il fait froid. Elle arrive. Je monte dans la voiture. Elle m’attache. L’autoradio est allumé. Une voix d’homme. La chaleur tout à coup m’oppresse. Mon écharpe m’étrangle. Le col de mon manteau s’est jeté sur ma trogne, veut m’arracher le nez. J’essaie de me dégager. La ceinture de 11 sécurité m’empêche. J’appuie sur le bouton rouge du mécanisme. Je suis libérée. J’enlève mon gant pour attraper le haut de ma fermeture Éclair. Et là j’entends : “Putain, tu t’es détachée ! Mais c’est pas possible… T’en fais vraiment qu’à ta tête ! Rattache-toi tout de suite, tu m’entends ? Ho, tu m’écoutes ? Mais RATTACHE-TOI TOUT DE SUITE BORDEL DE MERDE !” Je me rattache. Nous roulons. J’entends parfois : “Attention connard ! Mais quel connard, celui-là ! Oui oui c’est ça, mais bien sûr. Connard, va ! Oh oui ben tu peux klaxonner, tu sais. Tu vois pas que je suis bloquée, là ! Mais avance-toi ! Oh là là, mais qu’ils sont cons, c’est pas vrai !” Et de temps en temps ma mère fait un doigt. Plus tard j’ai su qu’elle avait tenu à venir me chercher. Mon père attendait avec le bébé dans la chambre. Elle voulait à tout prix conduire. On lui a déconseillé. Elle a dit : “Je vais chercher ma fille, point barre.” Elle sait y faire. Tout le monde s’est tu. Elle a pris les clefs de la voiture et elle est sortie de la maternité. Et là, maintenant, elle s’agace. Elle s’agrippe les seins. Elle regarde sa montre. Deux auréoles jaunâtres sont apparues sur son pull blanc. Elle transpire. Quand je croise son regard dans le rétroviseur, elle essaie de me sourire. Une grimace. Nous arrivons. Ma mère marche bizarrement. Son ventre est dégonflé. Un vieux ballon en plastique qu’on a laissé trop longtemps au soleil. Je pense aux dernières vacances d’été. C’était doux. Elle m’attrape la main parce que je ne marche pas assez vite. Dans les couloirs de l’hôpital, les infirmières la regardent, ébahies. Dans leurs yeux on peut lire : “Elle y est arrivée, la uploads/Management/ tapus-la-truite.pdf

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  • Publié le Aoû 22, 2022
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