ALEA | Rio de Janeiro | vol. 21/2 | p. 114-123 | mai-ago. 2019 114 AURÉLIA CERV
ALEA | Rio de Janeiro | vol. 21/2 | p. 114-123 | mai-ago. 2019 114 AURÉLIA CERVONI | Baudelaire et la... BAUDELAIRE ET LA « HAINE DU VÉGÉTAL » BAUDELAIRE AND “HATE OF VEGETABLE” Aurélia Cervoni Université Paris Sorbonne Paris, França ORCID 0000-0002-4214-3937 Résumé Dans les premières lignes d’Anywhere out of the world, Baudelaire prête aux habitants de Lisbonne la « haine du végétal ». Cet article se propose d’éclairer le sens de cette formule d’un point de vue historique, esthétique et polémique, en se fondant sur l’œuvre et la correspondance de Baudelaire, ainsi que sur l’intertexte romantique (Théophile Gautier, Pétrus Borel). Mots-clés : Poésie moderne, romantisme, panthéisme, lycanthropie. Abstract In the first lines of Anywhere out of the world, Baudelaire dreams to go to Lisbon, where people “hate vegetation”. Based on baudelairian and romantic intertext (Théophile Gautier, Petrus Borel), this article aims to shed light on the meaning of this expression from an historical, aesthetical and polemical point of view. Keywords: Modern poetry, romanticism, pantheism, lycanthropy. Resumo Nas primeiras linhas de Anywhere out of the world, Baudelaire atribui aos habitantes de Lisboa o “ódio do vegetal”. O objetivo deste artigo é esclarecer o significado dessa fórmula de um ponto de vista histórico, estético e polêmico, baseado na obra e na correspondência de Baudelaire, bem como no intertexto romântico (Théophile Gautier, Pétrus Borel). Palavras-chave: Poesia Moderna, Romantismo, Panteísmo, Licantropia. https://dx.doi.org/10.1590/1517-106X/212114123 DOSSIÊ ALEA | Rio de Janeiro | vol. 21/2 | p. 114-123 | mai-ago. 2019 115 AURÉLIA CERVONI | Baudelaire et la... Dans Any where out of the world, où il envisage d’émigrer à Lisbonne pour tromper le mal de vivre, l’auteur du Spleen de Paris prête aux habitants de la ville la « haine du végétal » : Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! (BAUDELAIRE, 1975, t. I, p. 356) Le poète amplifie les observations des voyageurs de son temps, sensibles au charme de la capitale portugaise : bâtie en amphithéâtre sur les rives du Tage, la ville se distingue par ses églises, recouvertes d’une « belle pierre de marbre […] blanche, polie, brillante1 » (MERSON, 1857, p. 90), et par ses maisons « en partie revêtues de plaques de faïence » (VOGEL, 1860, p. 472). Tout en soulignant l’élégance des avenues, quelques descriptions regrettent l’absence de « grands arbres » et de leurs « frais ombrages » (VOGEL, 1860, p. 477). Nous n’avons retrouvé aucune allusion à une éventuelle campagne d’arrachage des arbres dans la ville. La critique a relevé les liens intertextuels qui unissent Any where out of the world et Rêve parisien, dans Les Fleurs du Mal 2 : De ce terrible paysage, Tel que jamais mortel n’en vit, Ce matin encore l’image, Vague et lointaine, me ravit. Le sommeil est plein de miracles ! Par un caprice singulier, J’avais banni de ces spectacles Le végétal irrégulier, Et, peintre fier de mon génie, Je savourais dans mon tableau L’enivrante monotonie Du métal, du marbre et de l’eau. 1 Voir aussi Alfred Germond de Lavigne, Itinéraire descriptif, historique et artistique de l’Espagne et du Portugal, Paris, Hachette, 1859, p. 760 ; Auguste Lannau-Rolland, Nouveau guide général du voyageur en Espagne et en Portugal, Paris, Garnier, 1864, p. 466 et 473 ; entrée « Lisbonne » du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse, t. X, 1873, p. 559. 2 Voir par exemple Felix Leakey, Baudelaire and Nature, Manchester University Press, 1969, p. 291-294. ALEA | Rio de Janeiro | vol. 21/2 | p. 114-123 | mai-ago. 2019 116 AURÉLIA CERVONI | Baudelaire et la... Babel d’escaliers et d’arcades, C’était un palais infini, Plein de bassins et de cascades Tombant dans l’or mat ou bruni (BAUDELAIRE, 1972, t. I, p. 101-102). La Lisbonne sublimée d’Any where out of the world et le paysage onirique de Rêve parisien correspondent à l’idéal d’une beauté impassible et minérale, tel qu’il est défini dans la première strophe de La Beauté : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour Éternel et muet ainsi que la matière (BAUDELAIRE, 1972, t. I, p. 21). Les commentateurs ont voulu voir dans ces « rêves de pierre » le produit de visions hallucinatoires engendrées par le hachisch3. Dans Les Paradis artificiels, Baudelaire décrit en ces termes l’ivresse créée par la drogue : Vous savez que le haschisch invoque toujours des magnificences de lumières, des splendeurs glorieuses, des cascades d’or liquide ; toute lumière lui est bonne, celle qui ruisselle en nappe et celle qui s’accroche comme du paillon aux pointes et aux aspérités […]4 (BAUDELAIRE, 1972, p. 418). Caprices d’esthète, les cités de marbre et d’eau de Baudelaire s’apparentent aux fantaisies architecturales de Théophile Gautier, qui ressuscite dans Une nuit de Cléopâtre (1839) et dans Le Roman de la momie (1857) les métropoles de l’ancienne Égypte, réfléchies par les « nappes d’étain fondu » du Nil et où le vert est une « couleur inconnue » : « aucune oasis de feuillage n[’y] rafraîch[i]t le regard »5 (GAUTIER, 2011, p. 594-595). En 1851, dans un article intitulé « Paris futur », le même Gautier développe une rêverie utopiste inspirée par les fantasmagories de Piranesi et de John Martin. Il imagine une ville aux allures babyloniennes, dominée par les éléments minéraux et aquatiques : Je commence à tailler dans les flancs des collines lointaines des tranches gigantesques pour le soubassement des édifices ; bientôt les angles des frontons s’ébauchent dans la vapeur, les pyramides découpent leurs pans de marbre, 3 Voir la notice de Claude Pichois sur Rêve parisien ; Œuvres complètes, éd. cit., t. I, p. 1040-1041. 4 Les Paradis artificiels. 5 Une nuit de Cléopâtre (1839). ALEA | Rio de Janeiro | vol. 21/2 | p. 114-123 | mai-ago. 2019 117 AURÉLIA CERVONI | Baudelaire et la... les obélisques s’élancent d’un seul jet comme des points d’admiration de granit ; des palais démesurés s’élèvent sur des superpositions de terrasses en recul, escalier colossal, que pourraient seuls enjamber les géants du monde préadamite. Je vois s’allonger sur des colonnes trapues, fortes comme des tours et rayées de cannelures en spirales où six hommes se cacheraient, des frises faites de quartiers de montagnes et couvertes de zodiaques monstrueux, d’hiéroglyphes menaçants ; des arches de pont se courbent au-dessus du fleuve qui reluit à travers la ville qu’il tranche, comme un damas dans un col à moitié coupé ; les lacs d’eau salée, où sautent les léviathans privés, miroitent sous un rayon de lumière, et le grand cercle d’or d’Osymandias étincelle comme une roue détachée du char du soleil ! (GAUTIER, 1856, p. 372) La végétation n’est pas absente du Paris futur, mais elle ne fait l’objet d’aucune description. Gautier se borne à indiquer que les rues sont bordées d’arbustes en fleurs – orangers, magnolias, lauriers, camélias – et que « d’immenses et nombreux squares pleins d’arbres, de fleurs et de fontaines » sont disséminés dans la ville (GAUTIER, 1856, p. 386). Dans l’œuvre de Baudelaire comme dans celle de Gautier, le végétal est banni au nom d’un « terrorisme de la forme et de la beauté », selon l’heureuse formule de Patrick Labarthe (1999, p. 374)6. « Irrégulier » (Rêve parisien), il est l’antithèse de l’Art. Le végétal peut cependant présenter un intérêt esthétique quand il se pare des atours de l’artifice : couleurs éclatantes, silhouette graphique, apparence bizarre. Dans Une nuit de Cléopâtre, Gautier accorde une attention particulière à la flore du désert, qui se prête à la rêverie plastique : de loin en loin un maigre palmier s’épanouissait à l’horizon, tel un crabe végétal ; un nopal épineux brandissait ses feuilles acérées comme des glaives de bronze ; un carthame, trouvant un peu d’humidité à l’ombre d’un tronçon de colonne, piquait d’un point rouge l’uniformité générale (GAUTIER, 2011, p. 595). De la même façon, Baudelaire nourrit une passion pour les curiosités horticoles (la « tulipe noire » et le « dahlia bleu » de L’Invitation au voyage en prose, GAUTIER, 2011, p. 303), pour les spécimens exotiques (le Yucca gloriosa de Chazal, exposé au Salon de 18457 ; les « verts tamariniers » de Parfum exotique (BAUDELAIRE, 1972, t. I, p. 26.) ; les « cocotiers » du Cygne (BAUDELAIRE, 1972, p. 87) ; les « arbres bizarres et luisants » et les « mélancoliques filaos » des Projets (BAUDELAIRE, 1972, p. 314-315) et pour les compositions artistement travaillées, à l’image du « thyrse », qui conjugue 6 Sur Baudelaire et les fantaisies architecturales de Gautier, voir : Labarthe (1999, p. 369-375). uploads/Litterature/article-baudelaire-3.pdf
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- Publié le Jul 14, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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