Vendredi 27 février 2009 CAHIER DU « MONDE » DATÉ VENDREDI 27 FÉVRIER 2009, N O
Vendredi 27 février 2009 CAHIER DU « MONDE » DATÉ VENDREDI 27 FÉVRIER 2009, N O 19935. NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT N oël 2001. Rory Stewart vient de traverser à pied l’Iran, le Pakistan, l’Inde et leNépal.Ilapprendlachutedurégi- me des talibans et décide alors de poursuivresonpéripleenAfghanis- tan. Ce diplomate britannique de 28 ans, qui s’est mis en congé, va parcourir le pays d’ouest en est, de HératàKaboul,àtraverslesmonta- gnes : l’itinéraire suivi, au cours de l’hiver 1506, par Babur, le premier empereur moghol de l’Inde. Lui aussitenaitunjournal,maisilvoya- geaitavecune escorte,et àcheval. Né à Hongkong, ayant grandi en Malaisie, Rory Stewart a étudié l’histoiredelarégion,l’islam,l’ara- be et le persan. Muni d’un sac à dos, vêtu comme un Afghan, avec unelonguetuniqueetunpantalon flottant, il n’a pas de téléphone. Pas de carte détaillée non plus, qui pourrait le faire prendre pour un espion.Saseulearmeestunbâton. On lui impose au départ deux accompagnateurs, mais il réussira assez vite à s’en débarrasser. Traversantdeszones meurtries par vingt-quatre années de guerre, le voyageur note scrupu- leusement ses observations, qu’il confronte à celles de Babur. Son récit de voyage avance pas à pas, à la cadence d’un marcheur. Mille détails en font un témoignage exceptionnel. Un soir, ses intes- tins le trahissent : « Après le repas, je suis allé jusqu’à une rigole pour satisfaire un besoin pressant, et la moitié du village m’a suivi pour me regarder déféquer. » RoryStewartn’apasd’idéespré- conçues. Il regarde, simplement, tend l’oreille, essaie de compren- dre ce pays complexe, à travers ses peuples multiples et ses paysages. Il va rencontrer successivement desTadjiks,desAïmâqs,desHaza- ras, des Wardaks… en usant d’un dialecte local issu du persan. Ses interlocuteurs sont pour la plupart analphabètes. Ils vivent sans élec- tricité et ne savent à peu près rien du monde extérieur. « Dans beau- coup de maisons, le seul exemple de technologieétrangèreétaitlakalach- nikov, et la seule marque mondiale, l’islam », raconte le voyageur. Cet- tesociétéest« unimprévisibleamal- game d’étiquette, d’humour et d’ex- trême brutalité ». La manière dont unhommeentredansunepiècesuf- fit à définir son statut. Le moindre objet compte. « Abdul Haq laissa son transistor allumé toute la nuit. Comme il n’y avait pas de réception, tout ce qu’il obtenait, c’était un fort sifflement de parasites, mais cela montrait à tout le monde qu’il était propriétaired’une radio. » Plus vagabond que mystique Qu’enest-ildel’hospitalitéetde la générosité, recommandées par le Coran ? Parfois, le mosafer (« voyageur »)doitvraimentinsis- ter, supplier, pour qu’une porte s’ouvre dans la nuit glacée. Mais, aprèscoup,ilcomprendlesréticen- ces de ces gens démunis, qui ont des raisons de craindre l’étranger etluiontfinalementtoujoursfour- ni un refuge et du pain. Nombre de ses hôtes sont d’an- ciens chefs de guerre, comme Seyyed Umar, à qui il demande : « Pourquoi étiez-vous devenu moudjahid ? – Parce quelegouvernementrus- seaempêchémesfemmesdeporterle voile et a confisqué mes ânes. – Etpourquoivousêtes-vousbat- tu contre les talibans ? – Parce qu’ils ont forcé mes fem- mes à porter la burqa à la place du voile et qu’ils m’ont volé mes ânes. » En vérité, Seyyed Umar n’avait pas combattu les talibans, il était l’undeleursreprésentants.Cepays accumulelesmensonges,maisc’est peut-être son seul moyen d’échap- perauxfantômesdupassé… Un jour, Rory Stewart tombe sur un chien aux oreilles coupées, haut comme un petit poney, dont personne ne veut, et décide de l’adopter. Il lui donne le nom de l’empereur moghol puisqu’il a le dos rayé et que babur signifie « tigre ». Ils vont marcher cinq semainesensemble.Loindelepro- téger contre les loups ou les mau- vaises rencontres, Babur attire les jets de pierre et complique la vie de son maître, qui doit souvent le traîner dans la neige ou sur des ruisseaux gelés. L’animal, épuisé, finira par déclarer forfait. Pourquoi prendre tant de ris- ques et s’obstiner à faire à pied chaque mètre de ce parcours qui se terminera à Kaboul… dans la maison qu’occupait Oussama Ben Laden ? Rory Stewart ne le sait pas lui-même. Il devait mar- cher et écrire. « J’étais plus un vagabond qu’un mystique, mais pendant que j’écrivais, je me sentais en paix. » Il dessinait aussi, et c’était une autre manière d’entrer en contact avec les Afghans. L’Occident, constate-t-il, ne s’étaitguère préoccupé du massa- cre des Hazaras par les talibans : « Ce qui l’émouvait, c’était la des- truction des Bouddhas de Bamiyan ou le sort du lion du zoo de Kaboul. » D’une manière généra- le, « les administrations coloniales étaientpeut-êtreracistesetprofiteu- ses, mais au moins elles tra- vaillaient sérieusement à compren- dre les peuples qu’elles gouver- naient ». Rien de tel aujourd’hui : « Lanégationimplicitedesdifféren- ces culturelles est la nouvelle mar- que de fabrique de l’intervention internationale. » En 2003, Rory Stewart a repris du service, devenant gouverneur adjoint de Maysan et de Dhi Qar, deux provinces du sud de l’Irak. Mais l’Afghanistan l’attirait irré- sistiblement. Il s’est installé à Kaboul, où la Fondation Turquoi- seMountain qu’il dirigecherche à faire revivre le centre historique. Le voyage continue… a Robert Solé Littératures : Keith Gessen, Philippe Vasset, Benjamin Percy... p. 3, 4 et 5 Essais : l’ivresse au volant selon Joseph Gusfield p. 6 Rencontre : l’univers désespéré et tendre de Pascal Garnier p. 8 Dans les pas de Babur, au pays des talibans Simone Weil philosophe avant tout O n l’aura voulue mystique, sainte laïque ou sainte tout court, toquée, anorexique… On aura brocardé, de son vivant même, sa mise déjan- tée, son éternelle pèlerine, ses énormes lunettes, sa laideur étu- diée, ses cheveux de cocker, sa maladresse proverbiale ou son ton péremptoire. Aucun des stigmates habituels parlesquelsonchercheàridiculi- ser une femme qui pense n’aura été épargné à Simone Weil, elle qui pourtant ne se voulait pas « féministe » ; elle dont l’œuvre restera pour l’essentiel pos- thume, recomposée en aphoris- mes par ses amis catholiques, comme Gustave Thibon (La Pesanteur etlaGrâce) ou restituée par l’intérêt que lui vouera Albert Camus (qui publie L’Enracine- ment, rédigé peu de temps avant sa mort). D’elle on ne retient souvent que le séjour de la normalienne agrégée d’origine bourgeoise à l’usine, l’engagement aux côtés des républicains espagnols, la conversion inachevée au catholi- cisme, parallèle aurejet opiniâtre du judaïsme. Mais les exercices d’admiration ou de détestation qu’elle suscite manquent sou- vent l’essentiel : le fait que Simo- ne Weil, qui aurait eu 100 ans le 3 février, a été d’abord une philo- sophe avide de cohérence, dans sa vie comme dans ses écrits. L’undesplusimportantsphiloso- phes français du XX e siècle sans doute,sisonexistencen’avaitpas été fauchée à 34 ans, au sein de la France libre qu’elle avait ralliée, comme son ami l’épistémologue etrésistantJeanCavaillès.Tuber- culeuse, elle s’éteint le 24 août 1943 dans un hôpital londonien sous le coup des privations qu’el- le s’était imposées par esprit de solidarité avec les restrictions dont la population française était victime. La publication, à l’été 2008, du quatrième tome de ses œuvres complètessousletitre d’Ecritsde Marseille est l’occasion de découvrir le penseur qu’elle a étéd’abord.Cestextesconcer- nent la période au cours de laquelle, de 1940 à l’exil à NewYorkpuisenAngleter- reen1942,ellerésideavec ses parents dans le sud de la France, dans l’at- tente d’un départ dont elleespèrequ’illuiper- mettra de rejoindre enfin le combat contre l’Axe. Nicolas Weill Lire la suite page 2 En Afghanistan (The Places in Between) de Rory Stewart Traduit de l’anglais par Esther Ménévis Albin Michel, 328 p., 22 ¤. Rue des Archives/Tal 2 0 123 Vendredi 27 février 2009 L’encombrant statut de « nièce de » Un défi pour ses biographes « Une philosophie de la nécessité » S ylvie Weil est avant tout une nouvelliste (1), et son livre de souvenirs familiaux, Chez les Weil,est,en38brefschapitres,une succession de nouvelles, où l’on retrouvesonregardaigusurlaréali- té, son sens du détail, son humour, sa férocité, qui ne conduit jamais aurèglementdecomptes,etsaten- dresse, qui ne s’abîme jamais en dévotion. Cen’estpasunebiographiefami- lialeausensoùonl’entendgénéra- lement.SylvieWeilneretracepasla courte existence de sa tante, la phi- losophe Simone Weil, morte l’an- néede sanaissance. Pasplus qu’el- le ne revient avec précision sur la carrière de son père, le grand mathématicien André Weil (1906- 1998), cofondateur du fameux groupebaptisédunomd’unsavant imaginaire, Bourbaki. André Weil alui-mêmeracontésavieavecbeau- coup d’ironie dans Souvenirs d’ap- prentissage(éd. Birkhauser,1991). Ce récit, qui fait magnifique- ment revivre ce frère et cette sœur se sentant presque jumeaux, tous deux surdoués – André Weil a eu dès l’âge de 7 ans la passion des mathématiques –, est aussi pour Sylvie Weil une manière de se libé- rer d’un lourd héritage. Dès son plusjeuneâge,ellearessembléàsa tante, physiquement, de manière frappante. Et quand on sait quels enthousiasmes suscite la figure de SimoneWeil,onimaginecequ’elle a dû subir. « Si vous n’avez choisi ni l’incognito dans un monde qui vous est étranger et vous déplaît – en l’oc- currence celui de la mode –, écrit- elle, ni l’exil en Patagonie, il reste le rôleintéressant,maisambigu,dereli- que:letibiadelasainte.Desgensque vous n’avez jamais vus de votre vie se précipitent vers vous, rouges de plai- sir, “Mon Dieu, quelle ressemblance, jevous aireconnue tout desuite !” » « Le tibia de la sainte » Le jour de son premier succès, en1959,lorsquelegénéraldeGaul- le lui remet son prix au concours général, il ne lui dit qu’un mot, « J’ai beaucoup aimé votre tante ». « Etcen’étaitmêmepasvrai,remar- queaujourd’huiSylvieWeil.ALon- dres,ilavaitditqu’elleétaitcomplète- mentfolle. » Bien sûr, Sylvie Weil ne s’est jamaiscontentéed’être« letibia de la uploads/Litterature/ le-monde-des-livres-27-fevrier-2009.pdf
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- Publié le Fev 07, 2021
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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