Interval(le)s – I, 1 (Automne 2004) Architecture et minimum : quel degré zéro ?

Interval(le)s – I, 1 (Automne 2004) Architecture et minimum : quel degré zéro ? Stéphane Dawans […] le point, la ligne, le plan, le cube, comme objet minimaux. Un certain nombre d’architectes, d’ailleurs, prendront ce point de départ comme une espèce de degré zéro de l’architecture… (Bernard Huet1) Un signe des temps ? Quand ils évoquent les productions minimalistes, les théoriciens de l’architecture2 n’hésitent pas à reprendre la formule imaginée par Roland Barthes – qui misait alors sur l’avènement d’une neutralisation des traits de l’écriture histori- que, en s’appuyant notamment sur l’écriture épurée d’un Blanchot ou d’un Camus - et renforcent ainsi l’idée qu’il existerait bel et bien un degré zéro de l’écriture, qu’elle soit littéraire ou architecturale. Comme cette analogie, plusieurs fois risquée dans la littérature spécialisée pour définir cette « tendance », n’a, à notre connaissance, en- core fait l’objet d’aucun examen sérieux, il nous a paru intéressant d’approfondir la question, cela d’autant que le minimalisme, à partir du champ architectural du moins, se définit comme un « signe des temps »3 et même, à croire John Pawson, son théoricien le plus en vogue, comme un véritable « way of life»4. Pour se convaincre que les prétentions d’un tel mouvement dépassent, et de loin, le cadre d’une esthétique au sens strict, il suffira de citer deux de ses porte- parole parmi les plus représentatifs, pour ne pas dire les plus autorisés : Tadao An- do : Simplification through the elimination of all surface decorations, the employment of minimal, symmetrical compositions and limited materials constitutes a challenge to contemporary civilisation5. et l’incontournable John Pawson : Clearly simplicity has dimensions to it that go beyond the purely aesthetics: it can be seen as the reflection of some innate, inner quality, or the pursuit of philosophical or literary insight into the nature of harmony, reason, and truth6. Un discours prônant la réduction comme « moteur » poétique, philosophique, culturel et politique se construit à nouveau très explicitement, depuis la dernière dé- cennie du XXe siècle7, qui mérite à tout le moins d’être soupçonné (au sens étymologi- que et philosophique du terme). Au moment où la fonction, sensée gouverner la forme, fait place à une fiction de l’espace pur, universel dans sa blancheur ou sa transparence, c’est le visuel et l’abstrait qui l’emportent, cela au préjudice du corps, au péril de l’homme concret, qui vit et ressent. Aussi, quand tant de revues d’architecture célèbrent les cubes vides de toute humanité au nom de la pureté, peut-être est-il nécessaire de se rappeler que les idéo- 1 HUET B., Sur un état de la théorie de l’architecture au XXe siècle (conférence), Paris, Ed. Quin- tette, 2003, p.44. 2 Notamment ZABALBEASCOA A., MARCOS J.-R., Minimalisms, Barcelone, Ed. Gustavo Gili, 2000. 3 « Minimalismos, un signo de los tiempos », 11 de julio al 8 de octubre de 2001, Museo Na- cional Centro de Arte Reina Sofia Aldeasa. Cette expression est encore reprise par ZABALBEASCOA A., MARCOS J.-R., Minimalisms, op.cit. 4 PAWSON J., Minimum, Londres, Phaidon, 1996. 5 ANDO T., « interior, Exterior » in Tadao Ando. Complete Works, 1995, p. 449. 6 PAWSON J., op. cit., p. 7. 7 La première édition de Minimum, la « bible » des minimalistes, date de 1996 Architecture et minimum : quel degré zéro ? 75 Interval(le)s – I, 1 (Automne 2004) logies (au sens de la doxa chez Barthes) rusent avec la raison et que Baudelaire nous a déjà mis en garde : « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader quʹil nʹexiste pas ». Nous ne prétendons évidemment pas ici retracer la généalogie d’une « poétique de la simplicité », déjà présente dans les textes de Platon : selon la logique de la dia- lectique ascendante et du mépris du monde sensible, le philosophe n’a pas manqué de célébrer la pureté du « blanc » et la beauté des formes géométriques simples, re- flets des Idées. Le travail mériterait pourtant d’être réalisé dans un cadre plus ambi- tieux. Il montrerait, sans aucun doute, que les fondements de cet essentialisme sont minés, dès l’origine, si ce n’est par « l’oubli de l’être », dénoncé par Heidegger, du moins, par « l’oubli du langage » (le réel étant toujours déjà sémiotisé pour l’homme) que stigmatise aujourd’hui Umberto Eco en des termes on ne peut plus clairs : « aus- sitôt entrés dans l’univers des essences, nous voilà déjà dans l’univers des défini- tions, c’est-à-dire dans l’univers du langage qui définit »8. Et de toute évidence, si l’architecte minimaliste emprunte son vocabulaire à la phénoménologie (« réduc- tion », « essences »…) ou à l’ontologie (être, présence,…), c’est plus pour se donner une caution philosophique, que pour s’imposer une méthodologie rigoureuse : c’est une pétition de principe, voire un postulat de type platonicien et non une description des vécus de connaissance, qui lui permet de réduire l’ « essence de l’architecture » aux lignes droites, aux parallèles, aux angles droits, aux horizontales et aux vertica- les, aux volumes purs qui surgissent du plan. Il y aurait du reste beaucoup à dire sur la fascination que la géométrie exerce tant sur les philosophes que sur les architectes : l’avertissement platonicien « nul n’entre ici s’il n’est géomètre ! » semble s’adresser aux uns comme aux autres dans leur recherche aussi irrésistible qu’impossible de l’archè. Or on sait depuis Pythagore que la géométrie confine parfois au mysticisme, avoué ou non. Nous laisserons ces considérations philosophiques qui nous engageraient beau- coup trop loin pour revenir à notre propos, nettement plus modeste, qui se limitera à relever les apories - du moins certaines d’entre elles - propres à cette poétique du mi- nimum, qui se donne à lire comme un enjeu de civilisation, en ce début de 21e siècle. Et, pour ne pas remonter à Platon, nous nous contenterons d’appréhender ce mou- vement architectural dans la filiation directe du modernisme. Un bond d’un siècle, ou un peu plus, devrait suffire à mettre le phénomène en perspective. La naissance d’un concept A l’extrême fin du 19e siècle, ce qu’il est convenu d’appeler le rationalisme s’engage dans une lutte contre les tendances romantiques en encourageant déjà cette réduction, caractérisée par la simplification des formes et le rejet de l’ornementation, qui radicalisée donnera, un siècle plus tard, naissance au courant « minimaliste ». Sans doute un historien de l’architecture aurait-il le souci d’analyser dans le détail comment ce parti a pris forme progressivement depuis Ornement in Architecture de Louis Sullivan (1892) jusqu’à Minimum de Pawson (1996), en passant par Crime et Or- nement de Loos (1908) et Vers une architecture de Le Corbusier (1923), pour ne citer que les grands textes sur lesquels le minimalisme prend appui. Pour être complet, il faudrait encore intégrer l’apport d’Otto Wagner, de Bruno Taut, de Walter Gropius et du Bauhaus, du groupe De Stijl et, plus généralement, de tous les « modernes » qui progressivement ont travaillé à abstraire et dématérialiser l’architecture, pour en ar- river, comme Philipp Johnson et bien d’autres, à construire des maisons de verre9 – constructions qui auraient enchanté un Paul Scheerbart, déjà soucieux en 1914 d’émanciper l’homme par la transparence généralisée de la Glasarchitektur. Il faudrait aussi parler de l’influence de la peinture de Piet Mondrian et de Malevitch et, près d’un demi siècle plus tard, des œuvres de Rothko et, bien entendu, du Minimal Art 8 ECO U., Kant et l’ornithorynque, Grasset et Fasquelle, 1999, p.37. 9 La maison de verre est pour tout dire un exercice de style depuis le pavillon de Taut en 1914. 76 Stéphane Dawans Interval(le)s – I, 1 (Automne 2004) avec Donald Judd, Frank Stella, Robert Morris, Carl Andre, Dan Flavin et Sol LeWitt, pour ne citer que les plus importants. Cependant notre propos vise plus à la compré- hension globale qu’à l’exhaustivité. Ce qui nous importe est de mettre à jour la fragi- lité des fondements poétiques (notamment rhétoriques et sémiotiques) et, en conséquence, idéologiques sur lesquels se construit un argumentaire qui fait l’éloge du minimum. Si, pour les minimalistes, Adolf Loos et Le Corbusier sont des références in- contestables et si le Minimal Art américain fait partie des sources reconnues, c’est in- contestablement l’architecte allemand Mies van der Rohe qui donne au mouvement son projet esthétique, résumé en une formule lapidaire, « less is more »10 et une archi- tecture exemplaire, dont le pavillon allemand, construit en 1929 pour l’exposition universelle de Barcelone et plus tard la Farnsworth House (Illinois, 1946) ou le Sea- gram building (1954) sont devenus des signes précurseurs à valeur de symbole au- tant que de symptôme. Less is more : la morale de la forme « Moins c’est plus », métalogisme qui prétend, au risque de la contradiction, en finir avec la rhétorique, est devenu le mot d’ordre de toute cette génération d’architectes minimalistes qui, tant au nord qu’au sud de l’Europe11, s’inscrivent dans le sillage de Herzog et de Meuron, Wiel Arets, Tadao Ando, Peter Zumthor et, bien entendu, John Pawson. Et c’est dans cette logique que le uploads/Ingenierie_Lourd/ dawans-pdf.pdf

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