Le livre comme arme internationale de propagande : Le cas des relations entre l

Le livre comme arme internationale de propagande : Le cas des relations entre le Service d’édition de l’International communiste et la France (1919-1939) L ’Internationale communiste (ou Komintern), fondée en 1919, a consacré une part non négligeable de son activité à la propagande politique, d’abord par la presse et le livre, avec pour ambition de diffuser l’idéologie marxiste-léniniste et la révolution dans le monde entier. Les archives du RGASPI1 à Moscou permettent de découvrir l’ampleur de cette activité. La propagande de l’Internationale donne un éclairage particulier sur les relations entre culture, politique et relations internationales, puisqu'il s'agit ici de la volonté de transférer une culture politique, par le biais du livre, et plus généralement de l’imprimé, d’une organisation internationale vers le monde entier. Mais les relations du Komintern avec la diplomatie soviétique, qui investit très tôt la propagande par la culture, reflètent aussi une certaine ambiguïté sur sa nature a priori apatride2. En centrant notre propos sur les relations entre le Komintern et la France, nous nous interrogeons sur la réussite de cette exportation originale d'une culture politique non moins originale, celle du projet révolutionnaire bolchevique et du marxisme-léninisme. I.1917-1924 : De la propagande pour une nouvelle Internationale à l’agit-prop du Komintern Le 4 mars 1919 est constituée à Moscou une nouvelle internationale du mouvement ouvrier, la IIIe internationale. La révolution russe doit être le point de départ d’une révolution à l’échelle continentale. L ’agit-prop (contraction d’agitation et propagande) est un des moyens utilisés. La propagande répond à la conception bolchevique du parti politique : avant- garde du prolétariat, outil de la révolution, le parti communiste doit être composé de révolutionnaires professionnels, d’où l’importance de la formation politique, la propagande; quant aux masses, elles doivent être amenées à la révolution par une idéologie vulgarisée, la littérature d’agitation3. Pour profiter de cette période révolutionnaire qui apparaît en Europe, les Bolcheviques doivent se faire connaître et diffuser leurs projets et idées. Cette nécessité se heurte à des conditions politiques et matérielles difficiles. En effet, il faut contourner la censure de guerre et surmonter les problèmes de réseaux de communication mis à mal par la Première Guerre mondiale puis la guerre civile4. 1 Archives d’état en histoire socio-politique 2 Robert Franck. Introduction : Diplomatie et transferts culturels au XXe siècle. 1. Relations internationales, n°115, automne 2003, p. 319-323. Pascal Ory. Introduction : Diplomatie et transferts culturels au XXe siècle. 2. Relations internationales, n°116, hiver 2003, p. 479-481 ; - Denis Rolland. Introduction. Histoire culturelle des relations internationales : carrefour méthodologique, XXe siècle. L ’Harmattan, 2004, p. 11-24. 3 Jean-Marie Domenach. La Propagande politique. Paris, PUF , 1979, p. 21-28. Page 1 sur 19 Avant mars 1919, les bolcheviques russes ont mis en place des structures de propagande à différents niveaux de l’appareil d’état5. Iakov Reich, alias Thomas6, travaillait pour la section de propagande du Conseil des Soviets, alors dirigé par Iakov Sverdlov7 : « On y publiait des bulletins que l’on expédiait par le Nord ( à travers la Finlande) », raconte t-il. Aux Affaires étrangères, les services de propagande sont organisés par pays de destination, la section française étant dirigée par Nicolaï Niourine8. Dans un premier temps, l’organisation du Komintern est peu élaborée9 et il faut attendre le IVe Congrès (novembre – décembre 1920) pour que soit un créer un véritable département d’Agit-Prop10. Mais on en trouve des traces dès 1919, qui illustrent la nécessité de la propagande politique pour cette nouvelle organisation. Gregori Zinoviev, premier président de l’International engage ainsi Victor Serge, journaliste socialiste expulsé de France, dès son arrivée à Petrograd en février 191911. Ce dernier devient responsable du service des langues latines des Editions du Komintern, organisme dirigé par Vladimir Ossipovitch Liechtenstadt dit Mazine12. Les responsables de Service d’éditions de l’IC se succèdent : en octobre 1919, le Service est dirigé par Kabetski puis en 4 Sophie Cœuré. La Grande Lueur à l’Est : les Français et l’Union soviétique, 1917-1939. Le Seuil, 1999, p. 35 5 ·Marcel Body. Les groupes communistes français de Russie, 1918-1921. Contributions à l’histoire du Comintern. Genève : Librairie Droz, 1965. p. 39-65. Sophie Cœuré. La Grande Lueur à l’Est : les Français et l’Union soviétique, 1917-1939. Le Seuil, 1999, p. 33. 6 Pierre Broué. Histoire de l’internationale communiste, 1919-1943. Fayard, 1997, p. 93- 94. 7 Iakov Mikhaïlovitch Sverdlov (1885-1919) est président du Comité exécutif des Soviets. Victor Serge. Mémoire d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908- 1947. Robert Laffont, 2001, p. 300. Thomas est polonais, installé en Suisse, où il est rédacteur en chef du Bulletin de la mission diplomatique de Berne et s’occupe d’une maison d’édition. Expulsé de Suisse, il rejoint Moscou en février 1919, où il est embauché au Commissariat du peuple des Affaires étrangères. In : Le Récit du Camarade Thomas. Contributions à l’histoire du Comintern. Genève : Librairie Droz, 1965. p. 5-27 8 Marcel Body. Un ouvrier limousin au cœur de la révolution russe. Spartacus, 1986. p. 75. 9 Serge Wolikow. L ’Internationale communiste, 1919-1943. Komintern : l’histoire et les hommes. Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste en France, à Moscou, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse (1919-1943). Editions de l’Atelier, 2001, p. 15-92. 10 Biographical dictionary of the comintern / sous la direction Branko Lazitch. Stanford : Hoover Institute Press, 1986, p. xxv. 11 Pierre Pascal. Mon journal de Russie. En communisme, 1918-1921. Lausanne : L ’Age d’homme, 1977. p. 108 ; Jean-Louis Panné. L ’Affaire Victor Serge et la gauche française. Communisme, 1984, n° 5, p. 89-104. 12 V . O. Liechtendat est un ancien maximaliste, terroriste, qui a participé la révolution de 1905. Il rallie les bolcheviks en 1919 au moment de fondation du Komintern. C’est à lui qu’est confiée la tâche de recruter les premiers « fonctionnaires » de l’Internationale à Petrograd. En 1919, il s’engage dans l’Armée rouge et meurt quelques semaines plus tard en octobre lors de l’offensive d’Ioudenitch. Biographical dictionary of the comintern / sous la direction Branko Lazitch. Stanford : Hoover Institute Press, 1986, p. 265. Pierre Broué. Histoire de l’internationale communiste, 1919-1943. Fayard, 1997, p. 1037. Page 2 sur 19 1921 par Iakov Novomirski (1882- 1936)13. A l’origine, le Service de l’IC en charge de la propagande se trouve à Petrograd, alors que les autres services sont à Moscou. Il est logé dans l’immeuble de l’ancien Institut Smolny14, et à l’automne 1921, il quitte Petrograd pour Moscou et Berlin, où on édite la revue l’Internationale communiste en russe, allemand, français et anglais15. Mais il ne suffit pas de publier, il faut faire sortir ces publications de Russie. Des bureaux sont créés à Amsterdam et Berlin en novembre 1919. Les relations hors de Russie s’intensifient à partir de 1920, grâce à une organisation plus solide et d’un contexte politique européen plus favorable16. En 1919, Berlin devient le siège du secrétariat de la IIIe Internationale pour l’Europe occidentale (WES puis WEB)17, dirigé par Thomas jusqu’en avril 1925. Le WEB doit diffuser et publier des journaux et des brochures et aider aux transports des hommes et de l’argent. Thomas met sur pieds une maison d’édition à Hambourg18, appelée ‘Verlag Kommunisticher Internationale’, vers 1920. Puis, à partir de 1920, plusieurs structures sont mises en place à Leipzig, à Berlin (Wesliches Sekretariat der Kommunistischen Internationale, Kommissions-Verlag, Franne-Verlag) et à Vienne19. En 1920, on crée une Section pour les liaisons internationales (dite OMS), qui assure aussi les courriers, les envoies de papiers d’argent et la propagande imprimée20, d’où un conflit de compétence avec le WEB21. La variété de ces organisations (Soviets, Affaires étrangères, Internationale communiste) montre au moment une volonté ferme de 13 Victor Serge. Mémoire d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947. Robert Laffont, 2001, p. 628. 14 Marcel Body, « Les groupes communistes français de Russie, 1918-1921 ». Contributions à l’histoire du Comintern. Genève : Librairie Droz, 1965. p. 39-65. On parle d’ailleurs dans les premiers temps des Editions Smolny. 15 La création de la revue a été décidée dès la naissance du Komintern le 26 mars 1919. Le Récit du Camarade Thomas. Contributions à l’histoire du Comintern. Genève : Librairie Droz, 1965. p. 5-27. 16 Pierre Broué. Histoire de l’internationale communiste, 1919-1943. Fayard, 1997, p. 93-94. 17 Annie Kriegel. Aux origines du communisme français, 1914-1920 : Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier français. La Haye : Mouton, 1964, p. 559-568. L ’abréviation signifie : Western European Secrétariat, puis Western European Bureau à la fin des années 1920. 18 Thomas a également acheté à Hambourg une maison d’édition « normale », Carl Hoym, qui lui sert de façade légale. 19 Le Récit du Camarade Thomas. Contributions à l’histoire du Comintern. Genève : Librairie Droz, 1965. p. 5-27. 20 Mikhaïl Narinski et Serge Wolikow, Ossip Piatniski. Komintern : l’histoire et les hommes. Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste en France, à Moscou, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse (1919-1943). Editions de l’Atelier, 2001, p. 455-457. 21 Branko Lazitch. La Formation de la section des liaisons internationales du Komintern (OMS), 1921 – 1923. Communisme, 1983, n°4, p. 65-80. Thomas responsable du WEB jusqu’en 1925 est à l’époque secondé par uploads/Histoire/ editions-komintern-article.pdf

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  • Publié le Jui 15, 2021
  • Catégorie History / Histoire
  • Langue French
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