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Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 1 1/5 Abandonnée à son sort, une Birmanie unie lutte à mains nues contre la junte militaire PAR LAURE SIEGEL ET THE MYANMAR PHOTO PROJECT ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 5 AVRIL 2021 Deux mois après le coup d’État, les services de communication et la circulation de l’information ont été réduits au minimum en Birmanie. Personne n’est épargné par le chaos, alors que l’armée a sorti l’artillerie lourde dans les villes et bombarde les zones rurales. Dans le quartier de Thuwanna à Yangon le 22 mars 2021. © The Myanmar Project/Mediapart Yangon, Pyay, Monywa, Lashio (Birmanie).– « Aujourd’hui, ils n’ont pas essayé de nous arrêter, ils voulaient juste nous tuer », écrit M. à 22heures. Le vendredi 27 mars, Jour des forces armées qui commémore le début de la résistance des troupes birmanes à l’occupation japonaise en 1945, la junte a défilé dans la capitale Naypyidaw, tandis que ses sbires en uniforme étaient engagés dans un frénétique bain de sang. Seuls la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, le Vietnam, le Laos et la Thaïlande ont envoyé des représentants à la sinistre parade, partenaires commerciaux liés par des contrats de vente d’armes ou voisins prudents tentant la pacification avec les généraux. La veille, sur leur chaîne officielle, ces derniers ont déconseillé aux téléspectateurs de suivre l’exemple de ceux qui sont descendus dans les rues au risque de se prendre une balle dans la tête. Plus de 150 personnes, dont plusieurs enfants en bas âge, ont perdu la vie à travers le pays ce jour-là– renommé pour l’occasion « Jour de la honte »–, faisant grimper le bilan officiel des victimes de la répression à 650 morts depuis le coup d’État le 1er février. Dans le quartier de Thuwanna à Yangon le 22 mars. © The Myanmar Project/Mediapart Jeune journaliste à l’initiative du collectif de photo- reporters The Myanmar Project, M. continue à sortir tous les jours dans un quartier différent de Yangon pour couvrir les manifestations : « Depuis le 9 mars, la violence s’est intensifiée de façon notable. Je m’étais habitué à prendre des photos d’une main et à renvoyer les bombes de gaz lacrymogène de l’autre main. Et à rester caché pendant des heures dans des appartements en attendant que les soldats quittent les rues après avoir réprimé les manifestations. Mais aujourd’hui, c’était terrible. Un des garçons qui vit dans ma rue a été touché par quatre balles dans la cuisse, il ne peut plus marcher. Ce jour-là, il a cru qu’il allait mourir, comme déjà tant d’entre nous. » Malgré la détermination, l’étau se resserre. Le 24 mars, sur la route San Pya Market, M. rentrait chez lui après une manifestation quand cinq hommes sont apparus derrière lui. Ils sont descendus de leurs motos, l’ont martelé de coups de poing au torse, puis se sont emparés de toutes ses possessions – téléphone, argent et carte bancaire –, avant de s’enfuir en trombe. « Je pense que c’était une attaque aléatoire car je ressemble à un manifestant étudiant. S’ils avaient su que j’étais un reporter, ils m’auraient achevé. J’avais heureusement verrouillé mon téléphone, mais maintenant je n’ai plus aucune ressource. » La moitié du collectif se retrouve incapable de travailler, soit parce que leur ville a cessé de protester après un assaut particulièrement meurtrier, soit parce Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 2 2/5 qu’ils sont recherchés par les autorités ou qu’ils ne peuvent plus accéder à une connexion internet depuis la coupure mi-mars des données mobiles et des réseaux wifi publics. Dans toutes les provinces, les jours sont rythmés par les pleurs lors des cérémonies funéraires ; les nuits, par le son des grenades assourdissantes. Des militaires ont installé leurs bases dans des hôpitaux, écoles et bâtiments municipaux, tiré sur des ambulances, pillé des magasins, brûlé des maisons et ont été filmés en train de s’entraîner au tir sur des conducteurs de motocycles. Toutes les barricades de fortune érigées par les manifestants dans chaque district ont été détruites, à coups d’incendies géants. Sur Insein Road, haut lieu de la contestation à Yangon, des troupes ont annoncé au haut-parleur : « C’est notre dernier avertissement à tous les résidents qui vivent ici. Ne bloquez pas les routes. Si nous revenons et trouvons à nouveau ces barrages, nous ne les enlèverons plus mais nous tirerons sur tout le monde dans chaque maison de cette rue, que vous ayez participé ou non, et détruirons tout. » Dans le quartier de Kyauk Myaung, ils ont menacé de « violer [nos] filles devant [nous], et si [nous] n’en [avons] pas, alors [notre] femme ». Des corps de manifestants arrêtés quelques jours plus tôt ont été incinérés en pleine rue ou jetés dans le caniveau, portant des marques de torture au point de ne plus être identifiables. Zaw Myat Lynn, membre de la section locale du parti déchu de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) à Shwe Pyi Thar, a été rendu à sa famille sans dents, le visage mangé par l’acide et le torse grossièrement recousu, laissant planer de persistantes rumeurs de trafic d’organes. Le message du SAC (Conseil d’administration d’État), nouveau nom de la junte, est clair : toute velléité pro- démocratique sera punie par une mort atroce. Au sein du collectif, les frontières entre responsabilités professionnelles et sentiments personnels sont brouillées à l’extrême. À Lashio, les dernières photos de M. Y. sont des portraits de proches effondrés de douleur sur le corps d’un jeune homme qui a succombé à un tir dans le dos. « Il était un de mes amis. J’étais là quand il a été emporté dans une voiture après avoir été abattu. J’ai pris des photos de ses plaies mais j’ai choisi de ne pas les publier pour préserver sa dignité et par respect pour sa famille. » À Lashio, dans l’État Shan, Mine Min Laung, étudiant en droit et activiste de l’ethnie Ta’ang, a été grièvement blessé par un tir des militaires. Il est mort durant son transfert à l’hôpital. © The Myanmar Project/Mediapart Le 27 mars, cinq personnes ont péri lorsque l’armée a ouvert le feu dans la plus grande ville de l’État Shan qui borde la Chine, dont Mine Min Naung, étudiant en droit et activiste issu de l’ethnie Ta’ang, en première ligne depuis le début des manifestations pour une démocratie fédérale. « Depuis, il y a très peu de monde qui sorte dans les rues car les gens ont trop peur des balles. » Même dans la région de Monywa, en grève générale et en protestation depuis deux mois sans interruption, M. M. rapporte que la violence chronique atteint les corps et les esprits : « Lundi 29 mars, les manifestants du canton de Budalin ont défilé pacifiquement à bicyclette, puis un autre cortège a marché avec des parapluies contre le régime militaire. Mais la junte continue à réprimer notre ville tous les jours.» Vingt- et-une personnes ont déjà perdu la vie dans cette ville de la région de Sagaing et des kidnappings par les autorités sont rapportés quotidiennement. . Hormis pour d’autres hauts lieux de la contestation comme Mandalay ou Mawlaymine, la soumission par la terreur vide les rues. Le 14 mars, Hlaing Thar Yar a été martyrisé pour l’exemple lorsque les militaires y ont imposé un siège en rasant tout sur leur passage. Cette vaste zone industrielle à l’ouest de Yangon abrite des terrains de golf mais surtout de nombreuses usines de confection textile et plus de 700 000 travailleurs migrants vivant dans des habitations de fortune. Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 3 3/5 Après le cyclone Nargis en 2006 qui a dévasté la région centrale de Birmanie, des milliers d’entre eux sont descendus des plaines de l’Ayerwadda chercher du travail, puis sont restés à la suite de l’ouverture du pays au libéralisme en 2011 et de l’installation d’entreprises étrangères. S. a envoyé un rare compte-rendu qu’un résident est parvenu à lui transférer : « Des coups de feu ont été entendus toute la journée, les gens ne peuvent pas sortir car les soldats tirent au hasard sur toute personne qu’ils voient. Ils manquent de nourriture et d’eau, les maisons où se tiennent des funérailles sont mitraillées, l’Internet et l’électricité sont coupés dans la plupart des endroits. » Vicieusement attaquées pendant trois jours et trois nuits, sommées de livrer 60 hommes par circonscription pour détruire les barricades, forcées de marcher à quatre pattes sur le tarmac brûlant sous la menace d’une arme, utilisées comme boucliers humains à l’entrée des quartiers, la plupart des familles ont fui la furie en reprenant la route de l’exode. « C’est le dernier combat pour nos droits » Journaliste indépendant, N. observe avec inquiétude sa ville, centre de son monde, se vider de ses forces vives : « Les gens disent que la guerre arrive et beaucoup quittent la ville pour se cacher à la campagne. Mais ce n’est pas bon qu’il n’y ait plus de mouvement de masse à Yangon. uploads/Geographie/ article-951755.pdf
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- Publié le Oct 16, 2022
- Catégorie Geography / Geogra...
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