PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE – M. DUPORTAIL LE CORPS, LA CHAIR, LE SYMPTOME. La pe

PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE – M. DUPORTAIL LE CORPS, LA CHAIR, LE SYMPTOME. La peau du corps, la viande, les orifices. Etude du corps humain à partir des œuvres de Francis Bacon et d’ORLAN. Bouteloup Nicolas Master 1 de philosophie Mai 2010 La peau du corps, la viande, les orifices. Page 2 Lorsque l’on cherche à comprendre ce qu’est le corps, il n’est pas bien étonnant de se pencher sur ce que l’art a pu en dire. Que ce soit le corps de l’artiste ou le corps créé par l’artiste, la dimension corporelle est omniprésente dans l’art sous de nombreuses formes, et plus particulièrement dans l’art contemporain où le corps de l’artiste peut devenir l’œuvre d’art elle- même à l’occasion de « performances ». L’art, principalement depuis le XXème siècle, permet de penser le corps et c’est pourquoi il est un terreau indéniablement fertile pour les réflexions philosophiques. Qu’est-ce donc que le corps ? Cette question a été soulevée durant toute l’histoire de la philosophie et il n’est pas si étonnant que Descartes ait trouvé le corps moins aisé à connaître que l’esprit. Si l’on veut en parler dans des termes généraux, peut-être peut-on dire que le corps est une unité physique et matérielle composée d’une quantité de corps infinitésimaux assemblés. Sa matérialité implique que physiquement, il y a ce qui est intérieur au corps et ce qui lui est extérieur, ces deux dimensions étant séparées par une limite, une frontière qui, chez l’être vivant, s’appelle la peau. La peau est un objet d’étude que nombre de philosophes et psychanalystes ont eu à cœur d’appréhender, ce qui peut facilement se concevoir de par la dimension de limite qu’elle représente pout tout corps. Didier Anzieu, avec son ouvrage Le Moi-Peau a fait par exemple de la peau un élément structurant la vie car nous accédons au monde par notre peau et nous nous constitutions donc en tant qu’individu à travers elle. Et y aurait-il visage si la peau n’était pas présente ? La phénoménologie de Levinas pourrait-elle exister sans la peau ? L’étude partira non pas de ce corps « normal » et normé, mais au contraire du corps dans ses marges, là où le corps ne fait « plus corps », c’est-à-dire quand la peau du corps se fissure, se craquèle ou se troue. En effet, le corps humain, et ce sera principalement ce dernier qui sera au centre de l’étude, n’est pas une monade « sans porte ni fenêtres », il n’est pas une sphère totalement close : la peau se trouve trouée par des ouvertures que l’on peut nommer des orifices. Ce sont ces orifices qui permettent un rapport entre le dedans et le dehors, entre l’extérieur et l’intérieur, qui permettent de mettre au jour ce qui est caché. S’interroger sur les orifices, les « trous » du corps, revient à s’interroger sur ce qui fait qu’un corps est corps : Le corps sans peau est-il encore un corps ? Ce que révèlent les orifices, ce qui se trouve sous la peau, peut-il encore être nommé corps ? Qu’est-ce qui nous fait passer du corps à la viande ? L’étude se penchera donc sur le problème de l’intériorité et l’extériorité du corps, et aura pour ce faire recours à l’art contemporain. Il sera notamment fait référence à la peinture de Francis Bacon, à sa lecture commentée par Gilles Deleuze dans Francis Bacon, Logique de la sensation, ainsi qu’à l’œuvre d’ORLAN, artiste et plasticienne française dont les œuvres questionnent sans cesse le corps et notre rapport à ce dernier, notamment par les séries de performances intitulées Ré- incarnation de Sainte ORLAN. La thèse principale de l’étude est que la peau est l’organe qui permet de donner une structure et une forme physique et psychologique au corps. En conséquence, c’est lorsque la peau n’est pas présente que l’on peut accéder à l’intériorité du corps. L’étude partira d’une analyse du corps peint par Bacon en rapport avec l’interprétation qu’en donne Deleuze, pour ensuite montrer comment cette analyse permet d’éclairer à son tour les opérations-performances artistiques d’ORLAN. La peau du corps, la viande, les orifices. Page 3 I- Francis Bacon : déformation de la peau, entre la chair et la carcasse. 1- Le corps : la chair et la viande. Le corps que Francis Bacon met en scène dans ses peintures est un corps qui met justement en question l’image traditionnelle qu’on peut se faire de ce dernier. De toute évidence, le corps que peint Bacon est un corps dont la peau est absente ou du moins trop déformée pour permettre d’en conserver son essence, à savoir celle de limite, de frontière entre intérieur et extérieur. Bacon nous donne bien plus accès à une chair dépecée et déchirée qu’à un corps dont la forme nous permet de saisir son identité. Au contraire, ici la forme s’échappe. La peau du corps est ce qui permet à la fois d’unifier le corps, de créer une séparation entre l’interne et l’externe, mais c’est aussi ce qui « contient », ce qui empêche justement l’intérieur de jaillir. Sans la peau, l’intérieur du corps se répandrait, s’écoulerait, et déformerait la forme du corps. C’est exactement ce qui se produit dans la peinture de Bacon qui justement ne maintient aucune forme à des corps dont les couleurs rappellent bien plus celles de la chair rougeoyante que celle de la peau. C’est le cas notamment dans le triptyque « Trois études pour une Crucifixion » de 1962 qui servira de fil conducteur dans nos analyses du corps dans la peinture de Bacon. La première partie du triptyque représente deux personnages dont les corps sont entièrement noirs devant deux carcasses posées sur une table. Le second représente une forme, un amas de chair ensanglantée étendu sur un lit. Enfin la troisième représente une carcasse suspendue dont la chair se déverse sur le sol. Mais nous pouvons tout aussi bien nous référer au « Portrait de George Dyer parlant » de 1966 où le personnage est représenté assis sur une chaise. Dans les deux cas, la peinture est dominée par le rouge et la chair est tellement déformée par les mouvements qu’il est difficile de discerner la forme d’un corps véritable derrière ces amas. Cela confirme à nouveau que le corps de Bacon est un corps dont la peau est absente, un corps écorché. On peut d’ailleurs préciser que la figure de l’écorché vif est un terme récurent dans la psychologie actuelle au travers de ce qu’on nomme les « Etats limites », appelés ainsi car ils ne sont ni classés en tant que névrose ni en tant que psychose1. Sans chercher à sur-interpréter et en prenant toutes les précautions possibles dans ce genre d’hypothèse, il ne parait pas sans intérêt de lier la manière dont Bacon peut peindre ses corps avec son alcoolisme avéré, puisque justement, l’alcoolisme fait partie de ce que la psychanalyse appelle « états limites ». Nous avons bien plus affaire chez ce peintre à de la chair, voire même à de la viande. Il faut noter à ce titre les mots du peintre lui-même : « C’est sûr, nous 1 Vincent Estellon Les états limites, P.U.F. « Que sais-je ? », 2010. Trois études pour une crucifixion, 1962 La peau du corps, la viande, les orifices. Page 4 sommes de la viande, nous sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez un boucher, je trouve toujours surprenant de ne pas être là, à la place de l’animal… »2. Francis Bacon a bien conscience de peindre des corps beaucoup plus proches de la viande, de la carcasse, que ce qu’on s’attend à trouver en parlant de corps humain. Entre le corps de l’homme et cette carcasse qui pend aux crochets du boucher, il n’y a qu’un pas. Un pas que Bacon franchit, en effaçant la peau, en dissipant la frontière entre corps et viande, entre intérieur et extérieur. Gilles Deleuze l’indique à juste titre, il y a une zone « d’indiscernabilité » dans cet amas informe de chair, c’est-à-dire absence de délimitation précise qui permettrait de structurer le corps sur le modèle interne/externe. 2- La viande et la carcasse. Le corps est, sous le pinceau de Francis Bacon, bien plus un amas de viande qu’autre chose. Mais qu’est-ce, exactement, que cette viande ? La viande est-elle simplement de la chair morte ? Pas tout à fait, si on en croit l’interprétation de Deleuze. En effet ce dernier pense justement que cette viande est vivante en tant qu’elle est une chaire « qui souffre ». Il dit à ce titre « La viande n’est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances et pris sur soi toutes les couleurs de la chair vive » 3. Elle ne peut pas être simplement morte d’une part parce que les corps de Bacon sont toujours des masses animées de mouvement, et d’autre part parce qu’elles sont les témoins des souffrances du corps. A quoi bon représenter du mort ? Autant représenter du vide. Ici les corps sont toujours des corps uploads/s3/ bacon-francis-la-peau-du-corps-la-viande-les-orifices.pdf

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