Les Cahiers du journalisme n o7 – Juin 2000 146 « Voilà pourquoi j’aime tant to
Les Cahiers du journalisme n o7 – Juin 2000 146 « Voilà pourquoi j’aime tant toutes les conversa- tions possibles, pour briser le cercle qui nous étouffe, parce que nous sommes tous bêtes humaines, solitaires et fous. Ensemble, il y a le miracle possible, une chimère particulière qui m’est précieuse car nous ne partageons que l’incommunicable unicité de notre solitude. Oh nos fraternelles existences ! » Lorette Nobécourt La Conversation La parole des gens anonymes, qu’on peut définir comme les individus qui parlent en leur nom propre, à l’inverse des porte-parole, des experts, des sages, ou de ceux que Morin appellent les “Olympiens”, les stars, qui « sont en constante représentation dans le monde »1, se fait de plus en plus entendre dans les médias, dans la presse, à la télévision2 comme à la radio. Il serait légitime de se demander si la radio, en donnant la parole à ces anonymes, poursuit une “logique citoyenne”, pour élargir l’espace démocratique et favoriser la connaissance et la compréhension du monde. Car l’objectif de la radio, c’est avant tout d’atteindre un auditoire (même minime, et pas forcément pour des rai- sons commerciales), c’est pourquoi, avec une “logique d’audience”, elle met en forme la parole des anonymes par le biais de dispositifs dont l’objectif est d’intéresser les auditeurs. Vers quel pôle les émissions qui donnent la parole aux gens à la radio tendent-elles ? Vers la logique citoyenne ? Vers la logique d’audience ? Qu’est-ce que le traitement médiatique de la parole des anonymes nous apprend sur les médias eux-mêmes ? Le documentaire radiophonique : un genre marginal... plein d’avenir Christophe Deleu Producteur à France Culture Responsable d’un atelier sur le documentaire radio à L’ESJ-Lille Doctorant Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales Université de Lille II 147 Le documentaire radiophonique : un genre marginal... plein d’avenir Les dispositifs radiophoniques d’octroi de la parole aux anonymes sont nombreux, mais on peut les rassembler en définissant trois types de parole : 1. la parole forum (par le biais du téléphone, l’auditeur pose des questions ou donne en direct son avis sur tel ou tel sujet) ; la parole divan (toujours grâce au téléphone, l’auditeur appelle un psychologue à l’antenne pour lui faire part d’un problème) ; 3. la parole documentaire (sous la forme d’une interview montée, le journaliste ou l’animateur donne la parole à une personne racontant une expérience). Dans cet article, nous souhaitons uniquement étudier la parole docu- mentaire des anonymes, celle entendue dans les documentaires de radio. Notre hypothèse est que le média radiophonique, par le biais de la parole documentaire, souhaite apporter des informations et enrichir le champ de la connaissance dans notre société, en faisant partager les expériences des interviewés à un vaste public, puisque, dans ce type d’émission, autrui nous apprend qui il est. Les propos que l’on entend sont alors proches des récits de vie collectés par les sociologues et les ethnologues. Mais la radio n’est ni la sociologie, ni l’ethnologie, elle poursuit d’autres objectifs (intéresser, séduire, distraire, captiver le public). Par conséquent, dans la plupart des cas, elle considère que donner la parole aux gens sous la forme d’interviews ne suffit pas, et élabore des dispositifs qui encadrent cette parole afin de maîtriser le contenu et le sens du programme. Il s’agit alors de mesurer le traitement que la radio fait “subir” à la parole des gens pour vérifier si la parole des gens demeure une source de connaissances et se situe dans une logique citoyenne. En étudiant le documentaire à la radio, nous n’ignorons pas que le genre constitue une exception radiophonique. Ce type de parole est dif- fusé par le service public et quelques radios associatives. La parole ainsi collectée exige en effet davantage de moyens que les émissions utilisant le téléphone, elles sont moins rentables, par conséquent l’on regrettera – mais l’on ne s’étonnera pas – de ne trouver aucune émission docu- mentaire sur les ondes des radios privées comme Europe1, qui se définit pourtant comme une talk radio, ou RTL. Outre le coût de ces émissions, comment peut-on expliquer l’absence de documentaires à la radio ? On trouve principalement deux raisons : premièrement, la radio est perçue comme un média “d’accompagnement”, on écoute la radio en faisant autre chose, tandis que l’écoute d’un documentaire suppose, en général, que l’on ne fasse que ça. Pourtant deux types d’écoute ont toujours existé : l’une, distraite, l’autre, attentive. Dès 1937, Arno Huth divise l’auditoire en deux groupes : « 1. l’auditeur qui est fixé sur ce qu’il veut entendre et qui d’avance fait son choix dans les programmes [...] Il n’est à l’écoute que durant un temps limité, mais il suit l’émission Les Cahiers du journalisme n o7 – Juin 2000 148 attentivement et de façon concentrée ; 2. l’auditeur qui veut tout simple- ment entendre et tourne le bouton à n’importe quelle heure. Pour lui, l’émission radiophonique constitue plutôt un accompagnement, parfois permanent, du travail, des heures de repas et de repos. Le plus souvent, il écoute d’une oreille distraite, bercée par le bruit. »3 Il est vrai que la télévision a remplacé la radio comme média familial, par conséquent, le premier type d’écoute a eu tendance à disparaître. Une récente étude européenne montre que « liée à la mobilité, très écoutée au travail ou en voiture, la radio cède le pas devant la télévision lorsque les gens rentrent chez eux au moment du sacro-saint début de soirée. »4 Deuxièmement, la radio, dès sa création, s’impose comme le média du direct, du temps réel, s’oppose à la presse et au cinéma, dans la mesure où elle dit les choses “dans l’instant”. Comme le remarque Paul Virilio, « le cinéma d’actualité demeure paralysé par de longs délais nécessaires au montage et à la présentation de films. »5. À l’inverse, la radio rend l’événement communicable dès l’instant où il se produit. Pierre Schaeffer résume cette révolution en une formule : « Le cinéma peut dire “J’y étais”, la radio dit “J’y suis”. L’indicatif présent est un mode qui lui appartient en propre. » Schaeffer ajoute : « J’irai jusqu’à dire que ce n’est pas ce qui se passe qui nous intéresse, mais le fait nu qu’il se passe en ce moment quelque chose. »6 D’emblée, la radio s’im- pose comme le média qui émet en direct, ou qui donne l’impression de diffuser des émissions en direct. Par conséquent, le documentaire, fondé sur des interviews montées, est un dispositif marginal dans le paysage radiophonique. Pourtant, d’irréductibles professionnels les mettent en place. Daniel Mermet, par exemple, producteur à France Inter, revendique la spécificité du média radiophonique de façon militante. À la radio, « terrain en friche », le documentaire est un genre délaissé voire ignoré des professionnels de la radio (« le reportage est le parent pauvre d’un média lui-même pau- vre »)7, qui privilégient les émissions en direct, en studio, les animateurs comme les journalistes, les premiers ayant, selon lui, pour objectif prin- cipal d’assurer la promotion des invités, les seconds ayant privilégié la chronique et la lecture de papiers au détriment du reportage : « La radio est devenue le média des autres, où l’on parle de livres, de cinéma, etc. […] Jamais ce média n’a été aussi mal servi, mal aimé qu’aujourd’hui. On a soit de la radio de bavardages, soit de la radio lue. […] Déférence à la lecture, mais on n’a pas l’idée du son ! […] Cela dans un désert sonore total, surtout hors de la vie. »8 « Du papier peint sonore, un genre mineur pour les mineurs. […] La radio est un piano dont on n’utilise qu’une seule touche. »9 L’autre figure de prou du documentaire, Yann Paranthoën, 149 Le documentaire radiophonique : un genre marginal... plein d’avenir qui travaille surtout pour France Culture, regrette aussi que « les gens n’utilisent pas la bande comme un moyen d’expression, mais comme un support. La radio, ce n’est pas ça ! La radiophonie suppose qu’il y ait un retravail sur les éléments, qu’il y ait une technique de mixage, de montage… C’est assez long. »10 Notre perspective d’analyse des dispositifs établis pour les docu- mentaires radio sera synchronique et non diachronique, les émissions analysées ont, à une exception près, moins de 5 ans.11 La première émission que nous avons choisi d’étudier, Là-bas si j’y suis, est diffusée sur France Inter, radio nationale et publique appartenant au réseau de Radio France, du lundi au vendredi, de 17 à 18 heures, et présentée par le producteur Daniel Mermet. Nous ne nous sommes intéressé qu’aux émissions où l’on entend la parole des anonymes, soit la très grande majorité. Dans d’autres émissions, Mermet fait parfois appel à des spé- cialistes (historiens, économistes, écrivains, etc.), mais ce phénomène reste une exception à la règle selon laquelle ceux qui s’expriment dans cette émission sont avant tout des anonymes.12 Nous pouvons, de façon schématique, distinguer deux genres d’émission assez différents : d’une part Là-bas si j’y suis émission sociale, c’est-à-dire marquée par un fort engagement social, dans laquelle Mermet donne la uploads/s1/ documentaire-radiophonique-un-genre-plein-d-x27-avenir.pdf
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- Publié le Mar 03, 2021
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